# Pourquoi les ingénieurs s'engagent ? L'ingénérie citoyenne (projet collectif plus qu'individuel et créatif) ## L'ingénieur : une figure d'autorité mais laquelle ? Bien malin celui qui pourrait définir et délimiter les compétences de l'ingénieur ! Le métier n'a pas le même sens dans tous les pays et nombre de professions différentes revendiquent le titre. Comme l'encyclopédie Wikipédia, on pourrait dire qu'un ingénieur « est un professionnel traitant de problèmes complexes d'ingénierie, notamment en concevant des produits, des processus si nécessaire avec des moyens novateurs, et dirigeant la réalisation et la mise en œuvre de l'ensemble : produits, systèmes ou services. Il ou elle crée, conçoit, innove dans plusieurs domaines tout en prenant en compte les facteurs sociaux, environnementaux et économiques propres au développement durable. Il lui faut pour cela, non seulement des connaissances techniques, mais aussi économiques, sociales, environnementales et humaines reposant sur une solide culture scientifique et générale. » On note d'emblée une forte attention au monde qui commence par l'étude des phénomènes physiques - la formation d'un ingénieur en classes préparatoires ou en école post-bac débute par un balayage de l'ensemble des grandes découvertes physico-techniques des XVIèmes, XVIIèmes, XVIIIèmes et XIXèmes siècles - avec une forte composante mathématique. Un ingénieur garde souvent une fascination enfantine pour ces premières années marquées par l'enseignement d'une science quelque peu téléologique, ou du moins qui restitue une vision harmonique du monde, celle du fonctionnement bien huilé d'une machine cosmique. L'innocent émerveillement le conduit naturellement à avoir une certaine éthique de la vérité caractérisée par un refus parfois abrupt du relativisme. Cette rigidité se modère par une extrême prudence dès lors que les résultats ne sont pas probants ou par un abandon de la théorie si celle-ci vient contredire l'expérience. L'ingénieur utilise en pratique deux modes de représentation problématisés du monde : le réductionnisme et la pensée systémique. Le réductionnisme décompose un problème en sous problèmes puis en sous-sous-problèmes et ainsi de suite en écartant le plus possible les potentielles interactions entre les différentes composantes. La pensée systémique, caractérisé au contraire par un certain holisme, se concentre sur les interactions, les boucles de rétroaction entre les différentes composantes du système complexe, c'est à dire qui ne se laisse pas déplier sans représentation simplifiée. Il est amusant de noter qu'alors que les sciences sociales se sont longtemps structurées en une opposition, parfois très forte, entre réductionnisme et holisme, la pensée systématique et le réductionnisme ne semblent pas contradictoires pour un ingénieur : ce sont deux représentations du monde à des échelles différentes. De façon très naturelle, ce modèle de représentation pousse l'ingénieur à raisonner par ordres de grandeur. À chaque échelle sa solution et son approche et l'on ne traite pas de la même manière les problèmes miscroscopiques et macroscopiques. Une solution approchée mais simple et correcte à une certaine échelle sera toujours préférée à une solution « absolue » mais coûteuse ou trop précise. Finalement, on pourrait résumer les qualités de raisonnement de l'ingénieur en quelques points, qui justifient sa présence au-delà de la sphère technique : - le recours à une pensée plus systémique (boucles de rétroactions, interactions, systèmes complexes en interaction, multidimensionnels) ; - la capacité de modélisation ; - le raisonnement par ordre de grandeur ; - l'attention portée aux données (éthique de la vérité) ; - une certaine abstraction mathématisée qui permet d’établir des liens, des comparaisons pertinentes entre des disciplines pourtant très différentes. Ces raisonnements ne s'appliquent plus aujourd'hui qu'à quelques problèmes mécaniques, informatiques ou techniques : ils sont indispensables dans toute analyse et action dans la société. Ils sont indispensables à la politique. ## Rétablir l'ordre du progrès contre celui du progressime Pourtant, les critiques contre l'engagement des ingénieurs en politique semblent aujourd'hui d'autant plus justifiées qu'elles renvoient à une habitude récente de faire des groupes d'experts et des indicateurs chiffrés les instruments irréfragables des politiques publiques. Jamais, les décisions politiques n'ont été confrontées à autant de métriques de performance, de contrôle budgétaire, d'outils d'évaluation quantitatifs et de « règles d'or ». L'économie semblant avoir démontré l'optimalité du marché, de la concurrence, du non-interventionnisme, du libre-échange, le débat public se trouve enclos dans un pré carré néo-libéral dont il serait par définition absurde de sortir et dans lequel on ne peut se battre que pour quelques modifications marginales : augmenter un peu plus ou un peu moins le salaire minimum, la TVA, le temps de travail. Les néo-libéraux sont les premiers à se targuer de ce soutien apparent de la science et de la technique au nom de la marche en avant du monde, du « progressisme ». Par opposition, ils rejettent au ban des rétrogrades et des complotistes ceux qui viendraient remettre en cause ces bien-fondés scientifiques. Politiquement, ils ont construit un monde de pensée dual : informés contre désinformés, sachants contre ignorants. Il serait regrettable de tomber dans ce chausse-trappe intellectuel et de rejeter, par association implicite, l'expertise technique en même temps que le néo-libéralisme. Il a été trop souvent commun, à gauche notamment, de refuser toute forme d'interprétation quantitative au nom de l'humanisme et de la diversité humaine, assimilant au passage la pensée scientifique moderne à ce qu'elle a pu être du temps de Laplace : une tentative déterministe d'expliquer toute la société. De fait, il suffit d'arpenter les couloirs d'un laboratoire ou d'assister à un cours de probabilités pour voir que la science d'aujourd'hui est à la fois très différente de celle d'hier et de celle en laquelle croient les « progressistes ». D'une part, la science n'a paradoxalement jamais été aussi peu déterministe et autant explicatrice. La grande révolution du XXe siècle - celle des statistiques et des probabilités - a permis simultanément de mettre un terme définitif au paradigme laplacien et d'ouvrir aux mathématiques et à l'ingénierie des secteurs qui leur semblaient inacessibles et dans lesquels les résultats sont excellents. Il est quasiment impossible aujourd'hui de faire à haut niveau de la linguistique, de la sociologie ou de la géographie sans une bonne maîtrise des outils statistiques. La science s'est habituée à traiter des problèmes multidimensionnels et complexes, y compris sociaux. D'autre part, il est remarquable de constater que les secteurs les plus mis en avant par les néo-libéraux sont les plus arriérés dans le domaine scientifique. L'économie est la seule discipline à croire encore à des modèles que les données empiriques réfutent : avatange comparatif de Ricardo, optimalité du marché, etc. Scientifiquement incapable de traiter quantitativement des modèles complexes, l'économie moderne s'est spontanément réduite à privilégier les approches unidimensionnelles et budgétaires, construites à partir d'indicateurs et de règles non démontrées et non vérifiées. Aussi, face à l'émergence d'une « pseudo-science » à laquelle les néo-libéraux s'obstinent à vouloir attribuer la légitimité technique, il semble nécessaire de briser le modèle dual « pseudo-sachants contre ignorants » pour réhabiliter la science dans sa capacité à éclairer la décision publique en dehors du modèle libéral. L'ingénierie la plus récente est tout à fait capable d'apporter des éléments d'analyse quantitatifs et surtout multidimensionnels dans des domaines aussi complexes que l'énergie, la transition environnementale, l'aménagement du territoire, l'organisation des transports, la réindustrialisation ou la politique éducative sans tomber dans le travers du dogmatisme. L'ingénieur, en maîtrisant la technicité ardue de la modernité, a donc toute la légitimité morale à s'engager pour opposer la marche du progrès à celle du progressisme et pour mettre en oeuvre les réformes sociales et industrielles nécessaires aux défis du XXIe siècle. ## L'ingénieur-citoyen au XXIème siècle > [Je trouve que la responsabilité des ingénieurs dans les crises actuelles, en particulier sociales et écologiques, est largement occultée dans ce texte. Les ingénieurs sont un peu présentés comme une solution miracle alors mêmes qu'ils ont été et continuent d'être les principaux artisans de la "marche en avant du monde". Pour leurs contributions au productivisme, il suffit de citer Taylor et Ford. Mais il y a aussi des hordes d'ingénieurs inconnus qui ont oeuvré à optimiser leurs systèmes de production sans se soucier particulièrement de causes sociales (destruction d'emplois, perte de sens au travail dans les usines mais aussi de plus en plus dans les services, etc.) ou environnementales (destruction des écosystèmes, surexploitation des ressources, pollutions en tout genre, etc.). Je serais plus à l'aise si cette partie commençait par une sorte de mea culpa, pour ensuite expliquer comment la puissance des ingénieurs peut-être utilisée autrement, à condition justement qu'ils se politisent. > --> **Je pense que la réorganisation du texte dans sa forme actuelle répond à la question. La partie 2 rappelle que la science/technique a énormément évolué depuis le XIXe siècle. Si l'ingénieur ou le scientifique a bien été responsable de la "marche en avant du monde", il est aussi l'un des premiers à en être sorti...**. Le plus grand défi de notre époque est sans aucun doute la transition écologique, c'est-à-dire la politique visant à passer du présent système économique, productiviste, dilapidant les ressources de la planète, et reposant sur une énergie abondante et ne se fiant qu’à un unique indicateur – le PIB – à un système plus sobre, fondé sur les besoins réels, et dont la consommation d’énergie n’obère pas la qualité de vie des générations ultérieures. Elle requiert, à l’échelle nationale, une reprise en main par la puissance publique des questions de production, de la conception jusqu’à la distribution, d’urbanisme, de logement, de transport d’environnement, d’énergie, ainsi que des questions agricoles. Toutefois, une centralisation excessive étant fréquemment contre-productive, si des orientations politiques globales doivent être élaborées à l’échelle nationale, leur déclinaison au niveau local doit s’élaborer beaucoup plus près de leur lieu de mise en œuvre, en combinant une haute connaissance technique et une prise en compte du contexte et des enjeux locaux, sans que l’un ne phagocyte l’autre. Ces questions sont presque par construction faites pour être traitées par des ingénieurs. Leur formation leur procure le bagage technique qui leur permet soit d’être rapidement compétents sur leur domaine dans lequel ils sont amenés à travailler (dans le cas d’ingénieurs généralistes), soit d’être experts d’un domaine spécifique (dans le cas d’ingénieurs spécialistes). Ils sont donc tout désignés pour concevoir et mettre en œuvre au niveau local la transition écologique. Leur capacité à porter des projets complexes, avec une multitude d’acteurs et d’enjeux parfois contradictoires est un atout dans cette entreprise. A l’inverse, qui mieux que des professionnels de l’action locale, connaissant la réalité du terrain, peuvent élaborer au niveau central de grandes orientations et des politiques publiques qui n’apparaissent pas « hors-sol » ou « absurdes » quand l’heure est venue de les concrétiser ? L’expertise de praticiens locaux des politiques publiques est donc indispensables dans l’élaboration de politiques à la fois ambitieuses et efficaces, qui ne restent pas dans le champ de l’incantation ou de la pensée magique.. Bien évidemment, rien de ceci n’est possible sans une grande volonté politique pour soutenir lesdites politiques et l’adéquation des moyens aux objectifs – concept disparu depuis longtemps au ministère de l’écologie. La transition écologique requiert donc la mobilisation d’un grand nombre d’ingénieurs, afin de (re)constituer tout à la fois une expertise sur chacun des domaines qui y sont liés, et leur circulation entre la mise en œuvre au niveau local de ces politiques et leur élaboration, au niveau central. Il serait en effet inconcevable et contre-productif que les politiques soient écrites par des gens qui n’auraient aucune expérience de la réalité du travail au niveau local. La transition écologique doit être appliquée dans le domaine du logement, qui, bien de première nécessité, doit être soustrait au champ de la spéculation, doit être disponible en quantité suffisante, à prix abordable, et, le cas échéant, rénové et isolé. Elle doit être appliquée dans le domaine de l’urbanisme, dont les règles fiscales et locales ont abouti à la multiplication de centre commerciaux en bordure d’agglomération qui défigurent le cadre de vie, aspirent les emplois du centre ville et en étouffent les commerces. Elle doit être appliquée au domaine de l’environnement, où, trop encore, il suffit de promettre vaguement la création d’emplois pour avoir un feu vert à la bétonnisation et au saccage d’espaces naturels ou agricoles. Elle doit être appliquée au domaine de l’énergie, où l’attention doit être concentrée à la diminution de la production de CO2 comme priorité absolue, et à la diminution de l’impact sur la planète au sens plus large dans un second temps, avec une connaissance complète des impacts de chaque source d’énergie, notamment l’énergie grise, souvent oubliée. Elle doit être appliquée au domaine des transports, afin de rationnaliser les déplacements (en coordination avec les politiques urbaines et industrielles) réduire leur empreinte écologique et leur nécessité. Elle doit être appliquée dans le domaine agricole, où la transformation de l’agriculture vers un modèle intensif, nuisible pour l’environnement, pour la résistance aux antibiotiques et pour la vie des sols. Elle doit nous permettre d’assurer de nouveau notre souveraineté alimentaire (voir la [note agricole](https://hackmd.io/cn1pUaXAS66bI0flGJH6DQ)). Elle doit enfin être appliquée au domaine de la production, avec le retour des savoirs-faire permettant de produire et de réparer, afin de mettre fin à la gabegie qu'est l'obsolescence programmée. Un nouveau modèle de production basé sur le produire/maintenir/réparer doit remplacer le produire/vendre à tout prix. Autant de chantiers que la société doit mener en s’appuyant sur les nombreux ingénieurs que compte le pays qui, pour nombre d’entre eux, trouveront là un sens à leur métier.