# Crèche
Par un brumeux matin d’automne, Jane, Cara, Lena et Barbara se retrouvèrent comme tous les jours devant la crèche. Rien ne laissait présager que cette journée allait être bien différente des autres. Comme à son habitude, c’est Lena, qui était la responsable de la crèche et donc en charge des clés, qui arriva la dernière.
— Salut les filles, dit-elle avec un sourire fatigué.
— Alors ma vieille, on a mal aux cheveux ? demanda Barbara avec un sourire amusé.
— Un peu, oui...
— Faut dire, t’as fait fort hier ! Moi, ça va nickel, comme d’hab !
— Et vous les filles ?
— Compliqué, répondirent Jane et Cara à l’unisson.
Elles sourirent, amusées. Ce n’était pas la première fois que les deux amies disaient la même chose, au même moment.
Après deux ou trois tentatives infructueuses, Lena, l’esprit embrumé, réussit à mettre la clé dans la serrure. Chacune sachant exactement quoi faire, les filles entrèrent dans la crèche et après avoir ouvert les volets, allumé les lumières, installé les jouets, fait chauffer l’eau dans la bouilloire, la vie revint progressivement dans les lieux.
— Barbara, combien de temps avant l’arrivée des premiers enfants ? demanda Lena sur un ton autoritaire.
— Et bien, dans quinze minutes il sera six heures, on a une petite demi-heure devant nous ! Quatre cafés ?
— Oui, quatre cafés pour moi aussi, répondit Jane avec un grand sourire.
— Très drôle Jane, répondit Barbara. Quand on ne sait pas faire la fête et être efficace au travail le lendemain, on...
— On ne fait pas la fête ! répondirent Jane et Cara de concert.
— Ça va, on plaisante, ajouta Jane. On est là, en forme, et on va assurer aujourd’hui ! Pas la peine de faire la police, on est toutes dans le même bateau !
Barbara ne prit pas la peine de répondre, et prépara quatre tasses de café. Lena feuilletait le cahier de bord :
— Je ne vois pas les remarques d’hier, personne n’a rien écrit ?
— Non, répondit Jane, rien à signaler hier. La journée s’est plutôt bien passée, pas d’évènement particulier.
— C’est rare ! Tant mieux. Aujourd’hui, on attend à peu près le même nombre d’enfants qu’hier. Peut-être un peu moins. Mais un peu plus de très jeunes, presque la moitié sont des nouveaux-nés ou âgés de quelques mois.
— D’accord, dit Cara, je vais aller chercher des jouets d’éveil !
— Bonne idée, ajouta Jane, pas sûre qu’on puisse faire de la motricité fine avec des nouveaux-nés !
— Café pour tout le monde !
***
La matinée se déroulait d’habitude : à un rythme soutenu. Les quatre responsables de la crèche couraient dans tous les sens, les enfants étaient particulièrement énergiques.
— Pierre, viens ici !
— Attention Richard, tu marches sur Marie !
— Maël, pose cette fourchette enfin !
— Pourquoi y’a une fouchette qui traîne ?
— Paul, ne mange pas tes chaussettes !
— Rose, attention tu vas écraser Noé !
— Où est ma fourchette les filles ?
— Noé, il ne faut pas mettre les doigts dans le nez ! Ni les tiens, ni ceux de Rose !
— Quelqu’un a vu la chaussette de Tristan ?
— Chloé, tu vois bien que le rond ne peut pas rentrer dans le triangle quand même !
— Qui a fait dans sa couche ?
Le temps sembla se figer. Cette simple question annonçait un moment compliqué à gérer pour la crèche : il fallait vérifier chaque nouveau-né, à la recherche d’une... odeur particulière.
Les quatre filles regardèrent le panneau équipé d’une flèche sur lequel elles avaient collé leurs portraits.
— Barbaraaaaaa c’est ton touuuuuuur ! dirent les trois autres avec des grands sourires.
Ce n’était une partie de plaisir pour personne, c’est pourquoi à chaque « mission couches » elles faisaient tourner la flèche d’un quart de tour. Après un bref soupir, elle commença le « tour des couches », prenant chaque nourrisson pour essayer de repérer la source de l’odeur. Il ne lui fallut pas longtemps pour identifier le petit Maël, et s’empresser d’aller le changer sous les regards amusés de ses amies.
Elles restaient toutefois sur le qui-vive, car pour une raison mystérieuse une mission couche en entraînait une autre, et rapidement c’était toutes les couches qu’il fallait changer. Les regards étaient inquiets, presque fuyants : les filles avaient eu cette idée de créer une crèche, mais n’avaient jamais vraiment été passionnées par les changements de couches ! Cela dit, qui le serait ?
— Euh, les filles, vous pourriez venir voir deux secondes ? demanda Barbara d’une voix inquiète.
— Ça peut attendre ou pas ? demanda Lena. On est quand même légèrement occupées ! Mathis lâche le pied de Clara !
— J’arrive, dit Cara. Lena tu peux surveiller le coin toboggan deux secondes ? Je reviens tout de suite !
Cara, trop heureuse de pouvoir quitter son poste quelques minutes, ne se pressa pas pour rejoindre son amie dans la salle de change. Elle esquiva avec agilité la balle qui manqua de peu sa tempe droite, fit quelques pas de côté pour éviter de s’écorcher le pied sur quelques Lego et recadra en douceur la trajectoire d’un bébé en pleine découverte de la marche debout avant d’arriver à la porte.
— Alors Barbara, qu’est-ce qui se passe ?
— Viens voir, c’est bizarre… Maël a des bleus un peu partout.
Cara s’approcha de Maël pour examiner les marques, qui effectivement ressemblaient à s’y méprendre à des bleus.
— Comment c’est possible ? C’est fou, en plus je connais ses parents, ils ne sont vraiment pas du genre à maltraiter leur enfant.
— C’est vrai, ils sont gentils… Mais là quand même, on peut pas nier l’évidence.
— Je vais chercher les filles, quoi qu’il en soit ça sera à Lena de prendre une décision, conclut Cara avant de retourner dans la jungle qu’était la salle polyvalente.
Lena et Jane rejoignirent rapidement Barbara, alertées par leur amie. Leur conclusion était sans appel, le petit Maël présentait effectivement des bleus un peu partout sur le corps. L’émotion commençait à les gagner, comment peut-on maltraiter un enfant de la sorte ? Et si ce n’était pas de la maltraitance, comment un si jeune nourrisson pouvait-il se blesser à ce point ?
Alors que la panique commençait à gagner les trois filles, un appel à l’aide de Cara les sortit de leur torpeur. Une alerte générale venait d’être déclarée, pour une mission couches de grande envergure.
— Ah non ! protesta Barbara. Je viens de changer Maël, c’est tout pour moi ! Je vais le ramener dans la salle polyvalente, et je veux bien surveiller tout le monde, mais vous vous occupez de changer les couches.
Elle joignit le geste à la parole, et prit dans ses bras le petit Maël avec précautions pour rejoindre la grande salle.
— Ah oui, je confirme, dit-elle à Jane et Lena qui étaient restées dans la salle de change. Il va falloir intervenir, et rapidement ! C’est une infection ici ! Allez, hop hop hop !
Une chaîne, plutôt efficace, s’organisa rapidement grâce à l’habitude. Trois opérateurs, cinq couches à changer : il fallait être réactif. Cara fut la première à se lancer dans le change, Lena lui emboîta le pas, et enfin c’est la jeune Jane qui s’occupa d’un troisième bébé. Dans la salle de change, l’ambiance était électrique : les pensées s’entrechoquaient avec les cris des nourrissons qui n’aimaient pas, de toute évidence, être déshabillés.
— Hein ?!
— Euuuuh, les filles ?
— Vous aussi ?
Les trois filles s’exclamèrent en même temps.
— Des bleus…
— …sur les jambes…
— …et les bras…
— …et même dans le dos !
Cara avait entendu les exclamations de ses amies. Elle commença donc à vérifier, fébrile, les deux autres nourrissons, et constata également des bleus sur leurs corps.
— Les filles, ici aussi ! Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Ils organisent des combats de bébés ou quoi ? s’exclama-t-elle depuis la salle polyvalente.
— S’il te plaît Cara, c’est pas le moment de faire de l’humour, la recadra Lena.
— Mais je ne plaisante pas, c’est complètement fou cette histoire !
— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda Barabara d’une petite voix. On appelle quelqu’un ?
— Évidemment, répondit sèchement Lena.
— Mais on connaît tous ces parents, dit Jane, ce n’est pas possible… Ils ne peuvent pas tous être à l’origine de violences sur des nourrissons, ça n’a aucun sens !
— Et puis ils savent bien qu’on les change ici, si leurs enfants avaient eu des bleus ils ne les auraient pas mis à la crèche, continua Barbara.
L’heure n’était plus aux réflexions et autres justifications. Lena, responsable légale de la crèche, prit ses responsabilités et se rendit dans le bureau, suivie de près par Cara.
— Allô ? Oui, bonjour monsieur… Pardon ? Oui, bonjour madame, je suis la directrice de la crèche des Fiers Bambins, et je vous appelle parce que nous avons un petit souci… Pardon ? Oui, oui je vous explique. En fait, nous étions en train de changer les enfants et… Non, pas tous, seulement les enfants qui portent des couches, et donc… Oui, cinq enfants… Non, pas au total, au total on en a 11, et… Vous pouvez arrêter de me couper la paroles s’il vous plaît ? Oui… Donc, je vous disais, on a cinq nourrissons qui présentent des bleus sur le corps… Oui, des bleus, comme euh… comme des bleus en fait, des marques de coups… Oui ? Oui, d’accord, on vous attend, à tout de suite !
— Ils viennent ? demanda Cara, étonnée.
— Bien sûr qu’ils viennent ! C’est très grave, si c’est confirmé : ils doivent prendre l’affaire au sérieux ! Pas le choix.
***
Dans la crèche, l’ambiance avait considérablement changé depuis les découvertes dans la salle de change, et les filles attendaient la police avec une impatience mêlée d’appréhension. Quelles seraient les suites de cette découverte ? Elles n’en avaient pas la moindre idée. Elles en parlaient à demi-mot pour éviter de perturber les enfants dont elles avaient la garde, mais aucune explication rationnelle ne pouvait expliquer ce qu’elles avaient découvert plus tôt.
On frappa à la porte
Lena s’empressa d’aller à la porte pour ouvrir à deux policiers.
— Bonjour madame, Jean-Jacques Barthélémy, brigadier-chef. Nous avons été prévenus par téléphone d’une potentielle découverte de maltraitance sur enfants, puis-je voir la responsable des lieux ?
— Bonjour madame, Michèle Bernard, brigadière. Avez-vous prévenu quiconque de vos observations ?
— Bonjour à vous, merci d’être venus si rapidement, répondit Lena. Je suis la responsable de la crèche. Nous vous avons appelés dès que nous avons vu les bleus.
— D’accord, dit Michèle. Nous sommes avant tout ici pour mener l’enquête, nous avons appelé un médecin pour constater les blessures et constituer un dossier de preuves.
— Pouvez-vous nous décrire la situation aussi précisément que possible ?
— Alors, oui : nous avons découvert que les sept bébés dont nous avons la garde aujourd’hui avaient des bleus sur le corps, sur les bras et les jambes.
— D’accord, merci pour la concision, répondit Jean-Jacques. Avez-vous vérifié sur les enfants plus vieux que vous avez aujourd’hui ?
— Oui, et nous n’avons rien remarqué. Je tiens quand même à vous informer que nous connaissons les parents, plus ou moins selon les enfants, et que nous ne pouvons pas concevoir qu’il y ait eu une quelconque maltraitance.
— Madame, invervint Michèle, vous n’êtes pas l’enquêtrice, laissez-nous tirer nos propres conclusions.
Jean-Jacques émit un petit toussottement.
— Euh, Michèle, souviens-toi que la première étape c’est de prendre les témoignages des personnes présentes, dit-il discrètement.
— Ah oui, répondit-elle. Ahem, madame, pourriez-vous répondre à quelques questions ? Premièrement, avez-vous un témoignage à apporter concernant les parents des enfants en question ?
— Et bien, euh… Je… Nous ne pouvons pas concevoir qu’il y ait eu une quelconque maladresse, car nous connaissons plus ou moins les parents, certains sont des amis, d’autres de plus loin.
— Très bien, très bien… merci, dit Michèle en recopiant la phrase avec application dans son petit carnet.
Lena et Jean-Jacques échangèrent un sourire gêné pendant que Michèle écrivait dans son carnet, puis le silence devint rapidement pesant.
— Sinon, ça va bien ? demanda Jean-Jacques pour détendre l’atmosphère.
— Euh… Du coup, moyennement, répondit Lena, surprise.
— Ah ben oui, bien sûr…
— …
— Voi-là ! C’est noté ! s’exclama Michèle. Dooonc, question suivaaante…
— Non ! Merci Mich-Mich… euh, merci Michèle, l’interrompit Jean-Jacques. Je vais m’occuper de la suite de l’interrogatoire.
Le téléphone de Michèle sonna, et elle s’écarta quelques instants du groupe. Pendant que Jean-Jacques terminait de prendre le témoignage de Lena, la crèche était en pleine ébullition : c’était l’heure du petit en-cas de la matinée.
— Noé, ne met pas de gâteau dans ton nez !
— Marie, attention aux miettes !
— Pierre, les Lego ça ne se mange pas…
— Et une vache qui rit pour Maël !
Tout le monde essayait de garder le sourire malgré les découvertes du début de matinée, mais les visages étaient soucieux. Jane s’approcha discrètement de Cara.
— C’est quand même fou, tu trouves pas ? demanda-t-elle en chuchotant.
— Oui ! Je ne sais toujours pas quoi en penser… Des enfants si jeunes.
— On devrait les protéger…
— …et pour les protéger…
— …on devrait…
— Les mettre en sécurité ! dirent-elles en même temps.
— Tu pensais à ça aussi ? demanda Jane, surprise.
— Bien sûr répondit Cara, mais je ne sais pas si on a le droit de… kidnapper des enfants, même si l’objectif est de les mettre en sécurité.
— Oui, répondit Jane, je suis d’accord avec toi, je pense que parfois il faut savoir…
— …prendre le taureau par les cornes ! Et donc, comment est-ce qu’on va faire ?
— Je pense que le mieux à faire est de mettre les enfants en sûreté. On va les sortir discrètement, un par un, et ensuite on avisera !
— Est-ce que c’est pas justement le “ensuite” qu’on devrait préparer ?
— On a le temps de monter un plan complet ? Tu crois vraiment qu’on a le temps ?
— Non t’as raison, on n’a pas le temps. Bon, on fait ça alors. Les parents viennent les chercher à quelle heure ?
— Dix-sept heures, comme d’hab’. On passe à l’action à 16h ?
— Ça marche !
***
— Brigadier, j’ai une mauvaise nouvelle, dit Michèle qui venait de raccrocher le téléphone. Le médecin ne peut pas venir constater les bleus, il est appelé sur une urgence. J’ai essayé de contacter d’autres centres hospitaliers mais tout le monde est mobilisé.
— D’accord Mich-M… Michèle, on va donc devoir constater nous-même.
— Mais, on sait faire ça, brigadier ?
— C’est brigadier-chef, j’y tiens. Vous savez à quoi ressemble un bébé normalement ?
— Bien sûr, pourquoi ?
— Très bien. Vous n’avez qu’à examiner les bébés qu’on vous présentera, et vous notez son prénom, ainsi que tout ce que vous voyez qui ne ressemble pas à ce qu’on voit normalement sur un bébé.
— Vous vous en sentez capable ? demanda Lena.
— Bien sûr madame, j’en suis parfaitement capable ! répondit Michèle, vexée.
— Bon allez, on y va, dit Jean-Jacques. On va pas y passer la journée ! On a toute l’enquête de voisinage à faire après, et nos journées sont pas extensibles.
— D’accord monsieur Barthélémy, répondit Lena, vous pouvez aller m’attendre dans la salle de change, j’organise mon équipe pour que tout se passe bien et l’une d’entre nous vous amènera le premier enfant dans quelques minutes. Avez-vous besoin de papier, ou de stylo ?
— Non merci madame, je suis équipée ! répondit fièrement Michelle en brandissant son matériel.
C’est ainsi que commença une surprenante visite médicale menée par deux policiers, qui dura plus de deux heures. Chaque bébé était minutieusement examiné par Michèle et Jean-Jacques, qui en avaient dessiné une représentation très schématique sur laquelle ils indiquaient les éléments observés.
Pendant ce temps, Jane et Cara continuaient à préparer les détails de leur projet à chaque fois qu’elles se croisaient. La visite médicale allait durer plus longtemps que prévu, aussi prévoyaient-elles de commencer à exfiltrer les enfants plus tôt que prévu. Elles avaient prévu de les cacher dans l’ancienne salle de repos de la crèche, qui était légèrement excentrée du reste du bâtiment, tout en étant très près de la sortie. C’était, selon elles, un endroit parfait pour quiconque voulait cacher les enfants tout en les sachant parfaitement en sécurité. Elles avaient calculé rapidement le temps nécessaire aux policiers pour ausculter un enfant, la durée de chaque trajet vers l’ancienne salle de repos, ainsi que le nombre d’enfants à mettre en sécurité. Il fallait que la fin des visites médicales coïncide parfaitement avec le dernier voyage. Tout était prêt, et si les calculs étaient exacts la mission allait commencer dans quelques minutes.
***
— On y est presque ! chuchota Cara.
— Oui ! répondit Jane sur le même ton.
Elles se tapèrent dans la main. Il ne restait plus que deux enfants à aller mettre en sécurité dans la salle de repos, et c’étaient les deux plus difficiles à cacher car les deux policiers allaient être inoccupés une fois les visites médicales terminées.
Cara avait eu l’idée de proposer de préparer une cafetière pour tout le monde, afin que chacun puisse reprendre ses esprits après la dure épreuve, initiative acceptée à l’unanimité. C’était parfait, tout se mettait en place.
Elles n’étaient plus qu’à quelques minutes de l’alignement parfait. Tout était prêt pour la seconde étape du plan, elles avaient sécurisé le véhicule de la crèche qui permettait de transporter sans problème jusqu’à neuf enfants ou nourrissons, elles allaient pouvoir s’enfuir avec tous ces pauvres enfants maltraités, s’en occuper, puis les confier à des adultes responsables à des parents qui allaient réellement les aimer et les choyer.
La pression monta d’un cran. Elles sentirent leurs muscles se tendre, prêts à bondir quand les policiers auraient le dos tourné.
Quelqu’un tambourina à la porte.
Jane et Cara échangèrent un regard inquiet, presque paniqué : “on fait quoi ?” “aucune idée” parvinrent-elles à échanger en silence. Chacune un bébé dans les bras, les deux derniers du groupe examiné par les policiers, elles ne pouvaient pas partir sans passer devant la porte, et impossible de passer devant la porte car l’attention générale était portée sur les coups secs et puissants qui retentissaient sans cesse.
— Barbara, tu peux ouvrir ? demanda Lena du fond de la cuisine. Je suis en train de servir le café aux policiers !
— C’est parti !
***
Barbara ouvrit la porte sur un jeune homme à l’air paniqué. Il tenait à la main un cartable de cuir.
— Bonjour madame, j’aimerais m’entretenir avec la responsable de cette crèche, le plus rapidement possible.
— Bonjour, répondit Barbara. Oui c’est possible, mais qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Émile, et je suis représentant commercial chez Pan-Pan.
— Pan-Pan ? On vous achète des couches et des body ?
— Exactement ! Nous avons besoin de faire un rappel massif de nos body destinés aux nourrissons jusqu’à 8 mois, nous avons repéré un gros défaut de série…
Barbara comprit tout de suite.
— Laissez-moi deviner. Une histoire de traces bleues ?
Le jeune homme s’épongea le front. Il était visiblement très gêné.
— Oui, tout à fait. Notre standard téléphonique a explosé ce matin, nous fournissons quasi toutes les crèches de la région, et des marques bleues ont été observées chez tous les nourrissons… Nous vous présentons nos plus plates excuses, mais rassurez-vous : nous utilisons uniquement des matériaux sans aucun danger pour les enfants, et il suffit de passer un linge humide sur les marques pour les effacer. J’espère que cela ne vous a pas causé trop d’inquiétudes ?
— Je… Euh… Un linge humide, vous dites ?
— Oui oui, les marques sont vraiment sans danger. C’est simplement que l’étape permettant de faire dégorger les couleurs n’a pas été réalisée sur un lot…
— Bon, venez, vous allez réexpliquer tout ça à ma responsable autour d’une tasse de café.
***
Lorsqu’elles entendirent les explication confuses du représentant commercial, Jane et Cara échangèrent des regards franchement paniqués. Alors tout le monde s’était fourvoyé ? Les soi-disant bleus dûs à de la maltraitance n’étaient que de simples tâches sans danger ? Les policiers étaient très agacés et le ton de la discussion commençait à monter.
Elles profitèrent de la confusion générale pour rapatrier en urgence tous les bébés qu’elles avaient cachés dans la salle de repos, tout en laissant échapper quelques rires nerveux. Dire que tout le monde s’était monté un scénario hautement improbable, alors qu’un simple coton imbibé d’eau aurait suffit à écarter les pires idées !
Lorsque le représentant ainsi que les policiers furent partis – après avoir bu leur café, les parents arrivèrent petit à petit pour venir chercher leurs enfants, et la journée se terminait finalement comme toutes les autres.
— Vous avez passé une bonne journée ? demanda la mère de Maël.
— Une journée intense ! répondit Lena. On s’en souviendra !
Et les quatre filles éclatèrent de rire, devant les regards incrédules des parents.
***
Lena ferma la porte de la crèche à clé, avant de se tourner vers ses amies et collègues :
— Bon, les filles, on va boire un verre ?
— Oui, besoin de décompresser !
— On l’aura bien mérité ! ajoutèrent Jane et Cara d’une seule voix.
Les filles se mirent en marche, mais Jane resta en retrait de quelques pas, attirant Cara pour lui chuchoter :
— Hé, Cara ! Tu sais, ce qu’on a failli faire, tout à l’heure…
— Oui ?
— Je crois que j’aimerais bien qu’on fasse ça, pour de vrai, la prochaine fois qu’on verra un enfant maltraité.
— Tu crois ? C’est pas un peu illégal, quand même ?
— Je crois que c’est notre devoir.
— D’acc, tu pourras compter sur moi !