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title: S1 — Introduction à la technocritique
date: 2026-01-12
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# S1 - Introduction à la technocritique
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<div style="text-align:center;"><img style="width:100%;" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/16/Spacecolony1.jpg/2560px-Spacecolony1.jpg"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Colonie spatiale inspirée des écrits de Gerard K. O'Neill (1977) - Crédits : NASA/Donald Davis </span>
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**Objectifs de la séance :** C'est quoi la technique ? Pourquoi critiquer la technique aujourd'hui ? Quelles controverses entourent les techniques contemporaines ? Comment se repérer au sein de ces controverses ?
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**Détails :**
[TOC]
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## 1. C'est quoi la technique ?
### Atelier débat
:::info
**Questions :**
- De quoi parle-t-on quand on parle de technique/technologie ?
- Pourquoi s’intéresser à la technique aujourd’hui ?
- À quoi ressemblera notre futur d’ici 50 ans, du point de vue technologique ?
- Quel rôle vont jouer les technologies par rapport aux enjeux sociaux, économiques, environnementaux, … ?
:::
Il est tenu pour acquis que nous vivons dans une société dont le moteur est le progrès technologique. Un progrès linéaire, organisé autour d’un processus d’innovation continu, quasi naturel. Le monde et l’histoire ne seraient qu’une suite de problèmes à résoudre par l’intermédiaire de nouvelles technologies : de la découverte du feu jusqu’à la découverte d’une énergie infinie et la colonisation de l’espace.
Alors, comment définir la technique ?
> *"Risquons-nous un instant à rappeler une thématisation courante de la technique, afin de partir de ses insuffisances pour esquisser les perspectives conceptuelles alternatives ouvertes [...] Classiquement, la technique, c'est l'ensemble des moyens conçus par des humains pour la réalisation de fins (besoins) posées par des humains"* (Steiner, 2010)[^steiner-1]
Dans cet extrait, le philosophe Pierre Steiner nous présente ce qui relève pour lui d'une acception classique de la technique - qui va s'avérer erronée. La technique est réduite à un ensemble de moyens : les objets, outils, ustentiles, appareils, machines qui nous entourent mais aussi nos pratiques, gestes, procédures techniques. Nous aurions imaginé et conçu *(le dessin)* tout cet attirail technique à partir de nos connaissances et de notre imagination pour les mettre au service de buts et de finalités prédeterminées *(le dessein)* : répondre à nos besoins.
Prenons l'exemple de l'éclairage électrique. Avec cette définition classique de la technique, la lampe à incendescence au XIXe siècle est une simple application des découvertes en électricité. Elle est rendue industrialisable dans les années 1870-80 par Thomas Edison, figure du grand inventeur, et va rapidement trouver une utilité pour remplacer l'éclairage à gaz qui demandait plus de maintenance. Cette innovation va ensuite se diffuser à travers le monde et apporter le progrès de l'énergie électrique et de la modernité avec elle. Ce n'est qu'un simple outil, une découverte, mise au service d'un besoin.
Cette appréhension du monde et de la technique est en fait nourri d’un certain nombre de « clichés »[^deleuze], c’est-à-dire d’images, de représentations et de récits qui prescrivent nos manières de voir le monde et d’agir plutôt que de nous aider à le décrire et mieux le comprendre.
La métaphore du cliché fait écho à un procédé de reproduction en imprimerie. Un cliché décrit cette plaque, portant un négatif de l’image que l’on souhaite imprimer et qui sert alors de moule pour reproduire une image en série. En somme, le recours à un cliché permet la reproduction à l’identique, sans déviation de l’original ni changements possibles.
Les clichés ne sont donc pas simplement des stéréotypes mais des images fortes qui nous conduisent à interpréter des situations d’une certaine manière et qui organisent inconsciemment nos manières d'agir.
Quels sont les clichés attachés à la technique ? Que nous font-ils faire ?<br></br>
### Omniprésence des clichés dans les futurs technologiques
Dans cette partie, nous tenterons d'identifier un certain nombre d'entre eux et de comprendre ce qu'ils produisent sur la société. Nous nous appuierons sur des documents vidéos.
:::info
**Au visionnage des documents qui suivent, interrogez-vous :**
- Quelle vision/rôle de la technique est défendue ?
- Quelles propriétés sont attribuées à la technique ?
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{%youtube CRpMiHnYKMg%} <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ SAP, (2018), *Make the World Run Better*. Publicité de l'entreprise de logiciel et de gestion d'entreprise SAP, avec l'acteur Clive Owens (2018) </span>
Dans cette publicité pour le groupe SAP, on peut voir un réductionnisme du monde à suite de "problem-solving" où chaque problème de société aurait sa solution technologique innovante. Il nous suffirait alors de laisser le "business" se charger de développer les solutions (ex : les pesticides pour répondre aux problèmes des espèces invasives). Ce cliché du technosolutionnisme sous-entend une **maitrise** complète de la technique et de ses effets. Chaque enjeu de société apparait comme une opportunité d'innovation et les entreprises comme les opérateurs les plus à même d'y répondre.
{%vimeo 32956298%} <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Thibault Le Texier, (2011), *Le Facteur Humain* <a href="https://www.letexier.org/?LE-FACTEUR-HUMAIN-THE-HUMAN-FACTOR">(version longue visionnable ici)</a></span>
Un autre cliché est ce qu'Emmanuel Bonnet appelle le "monde organisé"[^h&f]. Il est communément admis que nous vivons dans une grande organisation. Nous sommes bercés par des métaphores organiscistes du monde : le monde comme un organisme, une grande machine à optimiser, à réguler, à rendre plus performante. Notre société et le monde (vivant) en général fonctionneraient sur le modèle de l'usine. Il nous faudrait alors tout mesurer, rationaliser, standardiser et automatiser pour pouvoir progresser et nous émanciper. Dans ce film, Le Texier illustre le débordement du cliché du monde organisé de la sphère de l'usine jusqu'à la sphère familiale privée.
{%youtube 1oZ6yJF6Nmk%} <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Chobani (2021), *Eat today, feed tomorrow*</span>
Dans cette publicité, l'entreprise de yaourt Chobani dépeint un monde futuriste, écologiste quasi utopique, très inspiré d'une esthétique solarpunk. On y retrouve un cliché positiviste d'une technique capable de concilier contraintes écologiques et confort moderne. Le rapport entre technique et nature est ici romantisé (énergie abondante et propre, géo-ingénierie, pluie artificielle, robots de culture, véhicules volants, ...) avec en sous-texte l'idée d'une maitrise et d'un contrôle humain sur les cycles du vivant.<br></br>
### Quatre grands clichés sur la technique
En repartant de l'acception classique de la technique présentée plus tôt, nous pourions identifier quatre clichés ou quatre grandes propriétés qui seraient propres à la technique :
- **[Déterminisme] La technique serait conçue de manière intentionnelle par l'humain :**
Nos objets techniques seraient le résultat d'inventions humaines, du travail de génies, d’innovateurs. La technique serait un simple *produit* du travail humain fidèle à un dessin pensé en amont par le concepteur/inventeur.
- **[Neutralité] La technique ne serait qu'un moyen, elle est donc neutre :**
La technique ne serait qu’un *instrument* du travail humain. Les finalités qu’elle sert dépendent des usages que nous décidons d’en faire : "un couteau peut tout autant servir pour poignarder quelqu’un, que pour simplement étaler du beurre".
- **[Extériorité] La technique serait extérieure au vivant humain et non-humain :**
À la différence d’un organe, on pourrait séparer la technique du vivant (humain ou non-humain), l’artificiel du naturel, la culture de la nature. Changer de technique n'aurait pas d'effets fondamental sur l'humain ou son environnement.
- **[Essentialisation] La technique, comme science appliquée, tendrait linéairement et par essence vers le progrès :**
L’innovation technologique, en tant qu’application des sciences modernes, tendrait vers le progrès. L’histoire des techniques serait celle d’une suite de problème-solution via l’optimisation et la substitution continue de nos moyens techniques, pour toujours plus d’efficacité sociale.<br></br>
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## 2. Techno-optimisme vs techno-pessimisme
On l'a dit, ces clichés ont des effets performatifs sur la société. Ils influencent les trajectoires collectives que nous prenons. Globalement, il semble que l'imaginaire techno-optimiste, d'un salut par la technique, soit assez majoritaire. Mais il est toujours accompagné de son pendant techno-pessimiste, qui à l'inverse, voit dans la technologie un risque majeur pour la société. Pour illustrer ces deux versants nous prendrons l'exemple des acteurs de la tech américaine d'un côté et le courant anti-industriel de l'autre - avant de voir comment échapper à ces deux postures.
### Techno-optimisme : le cas des acteurs de la tech américaine
Aujourd'hui les clichés de maîtrise de la technique, de neutralité, de solutionnisme et de progrès sont particulièrement vivaces du côté des acteurs de la tech américaine.
Berçés par l'histoire de la contre-culture des années 70 et de l'idéologie libertarienne, les entrepreneurs, investisseurs et chefs d'entreprises de la Silicon Valley entretiennent une course à l'innovation et au profit sous couvert de grandes promesses technogiques. On parle de voitures autonomes pour accélerer et fluidifier nos mobilités, de robots intelligents pour gérer certaines tâches, de metavers pour s'émanciper d'une réalité matérielle trop restreignante, de crypto-monnaies pour se libérer des contraintes des banques classiques, de médias sociaux pour garantir la liberté d'expression et la démocratie, ...
<div style="text-align: center;"><img style="max-height:350px" src="https://gauthierroussilhe.com/book/sciencespo/img/S1-06.jpg"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Robots de livraison alimentaire - Credits: Sean Hecht (via [Gauthier Roussilhe](https://gauthierroussilhe.com/book/sciencespo/SESSION1.html)) </span>
En réalité, ces futurs technologiques sont remplis de clichés sur la technique. Au-delà des promesses, il semble que la technique serve d'avantage les intérêts privés de quelques acteurs de la tech (tels Elon Musk, Peter Thiel, Jeff Bezos, ...) plutôt que de grandes ambitions démocratiques. Les clichés de la technique sont mis au service de l'idéologie et des ambitions de quelques uns. Ce sont ces dernières que nous allons brièvement parcourir ici : **du long-termisme au transhumanisme en passant par l'expansionisme spatial**.
Poussée à l'extrême, l'idée d'un progrès technologique linéaire rejoint l'idéologie du *long-termisme*[^mouton-1] promue par le philosophe Nick Bostrom et dont se revendique par exemple Elon Musk. Pour les long-termistes, l'humanité serait porteuse, à long voire très long terme, d'un grand potentiel qui transcenderait les individus. Son destin serait de dépasser sa condition humaine et de se propager dans le cosmos pour y prospérer pendant des siècles et des siècles.
> Pour Bostrom, le destin de l'humanité réside dans « la possibilité de vivre bien plus longtemps et en meilleure santé, d'améliorer nos facultés intellectuelles, d'affiner nos expériences émotionnelles et d'augmenter notre sentiment subjectif de bien-être […]»[^bostrom]
Les projets d'expantionnisme spatial portés par exemple par SpaceX pour Elon Musk ou Blue Origin du côté de Jeff Bezos, s'inscrivent parfaitement dans cet horizon. Sans juger ici de leur faisabilité, leur ambitions sont double : fonder des colonies dans l'espace (colonies lunaires, martienne, ...) ainsi qu'exploiter les ressources qui s'y trouvent, dans une forme d'extractivisme spatial.
> « Un problème très fondamental sur le long terme, c’est que nous allons être à court d’énergie sur Terre. C’est arithmétique. Ça va arriver… Nous ne voulons pas arrêter d’utiliser de l’énergie. Mais nos niveaux de consommation ne sont pas tenables… Bonne nouvelle : si nous nous déplaçons dans le système solaire, nous aurons, pour tous nos besoins pratiques, des ressources illimitées… Nous pourrions avoir un billion d’humains dans le système solaire, ce qui signifierait un millier de Mozarts et un millier d’Einsteins. Ce serait une civilisation incroyable » [^bezos]
<div style="text-align: center;"><img style="max-height:350px;" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/24/Stanford_Torus_interior.jpg/2560px-Stanford_Torus_interior.jpg"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Colonie spatiale inspirée des écrits de Gérard K. O'Neill (1977) *Les Villes de l'espace* dont Bezos revendique l'héritage - Crédits : NASA/Donald Davis </span>
La technologie doit donc nous aider, dans une course à la puissance, à réaliser ce potentiel à long terme. Par ailleurs, les longtermistes ont bien conscience que cette course produit un certain nombre de risques (de la bombe nucléaire à la menance d'une "super intelligence articielle") qui selon eux constitueraient une menace existentielle. Le risque d'une fin de l'humanité apparaitrait alors comme un occasion manquée de réaliser notre plein potentiel. En effet, pour eux, la technologie est ***neutre*** c'est-à-dire qu'une même technologie (l'IA par exemple) peut soit être utilisée pour accomplir le destin de l'humanité, soit la conduire à sa perte. Il ne tient qu'aux humains de faire bon usage de la technique.
Comment s'assurer de ce bon usage ? Pour les longtermistes, l'origine de la violence et des guerres dans le monde reposent sur les individus plutôt que les structures. Pour éviter tout risque existentiel, il conviendrait donc d'augmenter l'individu par le truchement de technologies, afin de l'améliorer éthiquement et moralement. Le *long-termisme* rejoint ici l'idéologie du *transhumanisme*.
{%youtube ZreGeZ8w4qE%} <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Documentaire sur Ray Kurzweil - Robert Barry Ptolemy, (2009), *Transcendent Man* </span>
Pour les transhumanistes à l'image de Raymond Kurzweil[^kurzweil], l'évolution de l'humain par la sélection naturelle ne va pas assez vite comparativement aux évolutions technologiques. L'humain devrait donc s'adapter et s'améliorer pour suivre cette évolution et atteindre son vrai potentiel : autant physiquement (allonger la vie, la santé, ...) que moralement. Cela passerait par un recours aux nanotechnologies, biotechnologies et sciences cognitives (NBIC), à la neurochirurgie ou encore à la modification du génôme. La technique est pensée ici comme **extérieure** à l'humain : comme un simple instrument qui augmente nos capacités.
Derrière cette obsession pour l'intelligence et pour l'augmentation de l'humain se cache une pensée de la hiérarchie des êtres humains et une hierarchie des corps. Long-termistes et transhumanistes s'inscrivent dans une pensée *eugéniste*, *éliste* voir *racialiste*. Pour maximiser les chances d'atteindre notre potentiel, il faudrait sélectionner les meilleurs et leur donner le pouvoir d’inventer de nouvelles technologies profitables au plus grand nombre.
Pour eux, un corps "sain" ne vaut pas autant qu'un corps handicapé, de même pour une personne à faible QI ou issue de certaines cultures/origines. Pour eux, toutes les vies ne se valent pas au regard de leur capacité à innover. Pour citer les propos de Nick Beckstead (philosophe long-termiste) dans sa thèse de Doctorat de 2013 :
> « sauver une vie dans un pays riche est substantiellement plus important que sauver une vie dans un pays pauvre, toute choses égales par ailleurs »[^beckstead]
Enfin, tous les moyens sont bons pour protéger les intérêts des grands acteurs de la tech et assurer les conditions d'une innovation débridée. L'innovation passant selon eux par le marché et la liberté d'entreprendre. Il n'est pas surprenant de voir émerger des projets de cités privées ou autres zones d'exceptions, de dérégulation, d'accélération économique et technologique - où les élites de la tech pourraient faire sécession. C'est la cas par exemple de *Prospera*[^prospera], enclave entièrement privatisée au Honduras servant de lieu d'expérimentations. Ou des *"freedom cities"*, annoncées par Trump en 2024[^freedom-cities] : des zones d'exception au sein même de l'état fédéral états-unien. On pense également au projet *Neom* (fortement médiatisé par la ville-nouvelle *The Line*) en Arabie Saoudite, consistant à bâtir une mégalopole de cités futuristes aux quatre coins du pays.
{%youtube y6g3aY1KfwE%} <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ ARTE - Le dessous des images, (2024), *NEOM : l'utopie urbaine de Mohammed Ben Salmane* </span>
Ces enclaves néo-libertariennes apparaissent comme des refuges pour différents chefs d'entreprises et investisseurs de la tech afin de pouvoir mener leurs projets tout en échappant du cadre de l'état et de la démocratie. L'idée de démocratie étant pour eux, incompatible avec les libertés. Pour certain·es critiques, on peut voir dans ce mouvement le risque d'un *technofascisme*[^apocalyste-nerd] incarné par les grands acteurs de la tech.<br></br>
### Techno-pessimisme : le cas du courant anti-industriel
En réaction à ces grandes promesses et à la place de plus en plus importante que prennent les nouvelles technologies dans notre quotidien, des mouvements, collectifs et groupes refusant la diffusion de ces technologies ont émergés.
Cela n'a rien de nouveau dans l'histoire. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, en Angleterre, le mouvement dit des *luddites* apparait. Composé de tisserands anglais, les luddites vont se mobiliser face à l'imposition par la bourgeoisie du métier à tisser Jacquard, un métier programmable à partir de cartes perforées. Face à cette automatisation de leur travail, les tisserands vont voir leurs conditions de travail et de subsistance largement transformées (nous y reviendrons plus tard dans le cours). Ces derniers sont connus pour avoir littéralement briser leurs métiers à tisser en signe de protestation - faisant d'eux l'emblême de la stratégie du *sabotage*.
La référence aux luddites est aujourd'hui réinvestie par des groupes s'opposant au système techno-industriel et aux ravages qu'il peut causer. Pour certain·es, il s'agit de mettre à l'arrêt au plus vite, par des actions stratégiques, la grande machine technologique. Dans son ouvrage *Comment saboter un pipeline ?*, Andreas Malm explique notamment pourquoi (*et non pas comment, malgré ce que laisse supposer le titre*) la stratégie de s'attaquer aux infrastructures de combustibles fossiles pourrait mettre à mal cette industrie et empêcher les dégats qu'elle engendre.
<div style="text-align: center;"><img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://cinema.cornell.edu/sites/default/files/styles/landscape/public/2023-03/how-to-blow-up-a-pipeline-2.jpg?h=6f36417e&itok=KpGIn9Um"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Capture du film "How to blow a Pipeline", inspiré du livre d'Andreas Malm </span><br></br>
Dans un élan de radicalité, des collectifs proposent plus largement de *"tout éteindre"* c'est-à-dire de démanteler le système technologique, et plus précisemment l'industrie, dans son ensemble. En France, on peut citer le groupe anti-industriel *Pièces et Main d'Œuvre* (PMO) situé à Grenoble ou encore le groupe *Anti-Tech Resistance* (ATR), issu de la branche française de *Deep Green Resistance* (DGR) suite à leur dissolution.
Pour ces collectifs, les technologies post révolution industrielle sont à l'origine de tous les maux de notre société contemporaine. La technologie serait intrinsèquement mauvaise. On retombe alors dans le cliché d'un essentialisme de la technique. Ici la technique ne mènent pas au progrès, mais plutôt à la perte de notre humanité et à la destruction de "la vie" (humaine et non-humaine).
{%youtube Rszyx-Fq_u8%} <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ ATR France, (2023), *Un monde vivable est un monde sans machine* </span>
Mais ce courant anti-tech / anti-industriel mène surtout sur une pente glissante réactionnaire. Ces mouvements font d'ailleurs l'objet de critiques de la part d'autres collectifs technocritiques qui en dénoncent les dérives. En témoigne la brochure "*Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel*"[^naufrage] (2023) ou encore la tribune collective "*Pourquoi la technocritique d'Anti-tech Resistance n'est pas la nôtre*"[^anti-tech-resistance] (2025).
Les critiques qui leur sont faites portent notamment sur ce rapport ambiguë à la nature. En opposition aux nouvelles technologies et à des formes de vie artificielles, instrumentées par la technique, le courant anti-indus défend une forme de retour à la nature, à des formes de vie antérieures idéalisées, en harmonie avec les cycles naturels.
Mais cette position ne tient pas compte des vies et des corps qui dépendent et subsistent aujourd'hui grâce à la technique. La période du Covid-19 fut particulièrement éclairante à ce niveau[^covid]. Le mouvement anti-indus s'est par exemple manifesté en opposition aux vaccins ou au port du masque, considérant l'imposition de ces artefacts comme une "*offensive autoritaire*". On peut critiquer la manière dont l'état français à organisé la réponse au covid mais du même geste rappeler que le refus de se protéger collectivement face au covid se fait au dépend de la survie de nombreuses personnes vulnérables, qu'elles soient immunodépressives, souffrantes de pathologies chroniques ou autres.
On retrouve chez les anti-indus, une forme d'eugénisme et de darwinisme social, faisant la promotion d'un corps idéal et "naturel". L'anti-industrialisme réactionnaire se manifeste également en opposition aux personnes trans, qu'ils amalgament avec un transhumanisme[^trans-transhumanisme]. En somme, une critique de toutes pratiques qualifiées de "*contre-nature*", ou s'écartant de leur norme sociale (ex: homosexualité, contraception). Enfin on peut mentionner une risque de *malthusianisme* : à 8 milliard d'être humains, pourrait-on véritablement revenir à un mode de vie pré-industriel ?
*"Tout éteindre"* n'a donc rien d'anodin, on ne peut pas vivre sans technique. Comme le techno-optimisme, le techno-pessimisme entretient certains des clichés sur la technique (essentialisation, extériorité). Techno-optimisme et techno-phobie relèvent en partie d'une même acception de la technique qu'il s'agit de déconstruire.<br></br>
### Une fausse alternative entre *pro-tech* et *anti-tech*
Résumons. Dans le débat public, face aux problématiques environnementales, les enjeux technologiques sont souvent réduits à une opposition entre plus de technique vs moins de technique, entre high-tech et low-tech. Même si la situation est loin d'être aussi caricaturale, il y aurait d'un côté les techno-optimistes ou technolâtres, arguant que l'innovation et l'optimisation technologique résolveront tous les problèmes, et de l'autre les techno-pessimites ou technophobes, pour qui les technologies modernes sont incompatibles avec les enjeux de soutenabilités si bien qu'il nous faudrait revenir à des techniques antérieures à l'ère industrielle voir se passer complètement de techniques.
Prenons un exemple. À l'occasion d'un discours tenu devant les entrepreneurs de la French Tech en 2020, le président Macron disait :
> « Oui la France va prendre le tournant de la 5G », suivi de : « J'entends beaucoup de voix qui s'élèvent pour nous expliquer qu'il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l'écologie contemporaine »
On retrouve avec les débats autour de la 5G, une illustration de ce dilemme pro-tech vs anti-tech. Les principaux arguments en faveurs de ce déploiement consistaient à dire que la 5G permettrait d'accélérer la numérisation de nos usages et leur dématérialisation (ex : télémédecine, voire téléchirurgie) et l'optimisation d'autres usages (ex : voiture autonome). Numérisation et optimisation seraient dans le sens de l'histoire et nous permettraient de réduire notre impact sur la planète. À l'inverse, ses détracteurs mettaient en évidence l'impact matériel d'un déploiement de la 5G (antennes, réseaux), les effets rebonds engendrés (prolifération des objets connectés, augmentation des flux de données et des data-centers, obsolescence du matériel, ...). Il nous incombrait de choisir entre la smart-city et l'hyper-connectivité de la ville versus un retour à l'éclairage à la bougie.
<div class="two-column-layout">
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33888116/original_462ed042d481d9fcb2d0e171a7a48651.png?1737550081?bc=0">
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33888124/original_f13e7e0cb9e43ed22cee8dd3baea51ee.png?1737550093?bc=0">
</div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ À gauche, une illustration de la smart-city permise par la 5G (© Photographer is my life / Getty) vs À droite, l'éclairage au gaz de la place de la concorde en 1939 (auteur·rice inconnu·e) </span>
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Au sujet de la 5G, le débat à été tranché, elle sera déployée car refuser la 5G c'est refuser le progrès technologique. Et comme le suggère le président, est-ce bien raisonnable de renoncer à ce progrès ? Prenons un instant cette hypothèse au serieux. Et si y renonçait à la 5G ? Et tant qu'on y est, pourquoi s'arrêter à la 5G ? Pourquoi ne pas renoncer à la 4G aussi, et puis au contenu de streaming ou encore aux smartphones plus largement ? Il est certain que cela nous permettrait de réduire drastiquement notre impact environnemental. D'ailleurs, la 5G n'est pas réellement une demande sociale dans la population. Ses usages sont mal connus et la majorité de la population n'est pas en recherche d'une connexion internet aussi puissante au quotidien. De la même manière, plus de la moitié des jeunes se considèrent accros à leur smartphone[^anxiete-smartphone] et ont conscience de ses effets sur leur anxiété et autres troubles. Mais, c'est négliger notre dépendance et notre attachement au quotidien aux réseaux mobiles : pour nos mobilités, nos manières de nous informer, de nous divertir, d'échanger de l'information, de travailler. On ne peut pas éteindre internet et la 4G du jour au lendemain.
En réalité, et nous avons commencé à le voir, pro-tech et anti-tech sont les deux faces d'une même pièce. Ces deux perspectives se rejoignent en ce qu'elles entretiennent les mêmes clichés sur la technique.
- Un **déterminisme** technologique qui pousse les pro et les anti à considérer la technique comme le moteur inéluctable de l'histoire : maitrisable pour les uns qui y voient la solution à chacun de nos problèmes (techno-solutionnisme), ou incontrôlable pour les autres qui y voient la cause de tous les maux ;
- Une **neutralité** de la technique pouvant être utilisée soit pour le bien soit pour le mal : qui pousse les uns à vouloir contrôler nos usages et améliorer l'humain dans ce sens et les autres à estimer qu'une technique, étant donné le pouvoir qu'elle confère, sera toujours utilisée à mauvais escient ;
- Une **extériorité** de la technique qui permet pour les uns de nous instrumenter pour augmenter les capacités de l'humanité tandis que les autres souhaiteraient se séparer de toute instrumentation technique post-industrielle ;
- Pour finir, une **essentialisation** de la technique : inéluctablement source de progrès pour les uns et intrinsèquement mauvaise pour les autres ;
<div class="two-column-layout">
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33888187/original_a7953a6c6df083659d46318a718a1c05.png?1737550330?bc=0">
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33888209/original_4be8e12e14a0d5d6ea1b1fbe2bbb99d8.png?1737550397?bc=0">
</div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Court métrage sur le solar-punk *Dear Alice*, (2021), par The Line for Chobani (à gauche) ; le Taylor Camp, communauté hippie (1969-1977), par John Wehrheim (à droite) </span>
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Comment sortir de cette fausse alternative ? En s'attaquant justement à ces clichés. On l'a dit, ces derniers ont des effets performatifs qui influencent nos choix de société plutôt que de nous aider à mieux décrire le monde tel qu'il est et à mieux agir dessus : les réseaux dans lesquels s'inscrivent les techniques, leurs effets sur les individus et les groupes sociaux, les relations d'interdépendances avec le vivant, ... Les clichés sont plus préscriptifs que descriptifs. C'est le rôle de la technocritique de nous aider à faire s'effriter voir s'effondrer ces clichés.
Il ne faut donc pas jeter la technocritique avec l'eau des techno-phobes. Au contraire, **la technocritique n'est pas une technophobie**. La critique du système industriel et des effets de la technique sur les sociétés est légitime et même essentielle. Toute technocritique doit partir des controverses sur la technique. Elle contribue même à faire émerger ces controverses pour ne pas céder à un solutionnisme aveugle. La culture de la controverse est essentielle pour faire vivre un débat démocratique sur la technique.
Mais il nous faut articuler une critique radicale de la technique avec bien d'autres critiques et d'autres causes ou luttes (féminisme, antirascisme, anti-validisme, LGBT, écologisme, ...) - au risque de tomber dans des dérives que nous avons mentionnées (autoritarisme, eugénisme, malthusianisme, ...).
Le courant anti-industriel est l'illustration d'une technocritique qui a échouée dans cette articulation. Nous tenterons dans ce cours de défendre une autre perspective en nous nourissant des travaux existants qui vont dans ce sens.
Pour sortir de l'alternative pro-tech / anti-tech, techno-optimisme / techno-pessimisme, technolâtrie / technophobie, il nous faut donc envisager la technique autrement, au-delà des clichés. Pour reprendre les mots de Gilbert Simondon, :
> *« il faudrait modifier l’idée selon laquelle nous vivons dans une civilisation qui est trop technicienne [ou pas assez] ; simplement, elle est mal technicienne »*[^simondon-1] (Simondon, 1958)
Il faudra donc nous équiper des lunettes du technologue et aller voir concrêtement ce que font les techniques sur leur milieux, sur les groupes sociaux et sur les humains (et inversement). C'est en mettant les *mains dans le cambouis* que nous pourrons engager des transformations socio-techniques crédibles - qui ne relèvent ni d'une croyance désespérée en un solutionnisme technologique ni d'un appel à un retour en arrière, vers une nature romantisée.<br></br>
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## 3. Au delà des clichés : Environnement vs Milieux
Nous avons vu que les enjeux techniques souffraient bien souvent d'un réductionnisme à une alternative entre plus de technologie et moins de technologie. Nous avons montré que ces deux perspectives relevaient d'une même acception erronée de la technique comme une somme de moyens neutres, extérieurs à l'humain, conçus de manière intentionnelle par ce dernier et mis au service de fins qui constituraient une essence de la technique.
Nous allons voir dans ce cours que cette vision de la technique (techno-solutionniste et anti-tech) relève d'une **écologie de l'environnement**, en opposition à une **écologie des milieux**[^petit-1] qu'il va s'agir de définir. Pour ce faire, nous nous baserons en grande partie sur l'ouvrage du Groupement d’Intérêt Scientifique Unité des Technologies et des Sciences de l’Homme (GIS UTSH) : *Prendre soin des milieux* (2024), sous la direction de Mathieu Triclot[^manuel-conception].
À ce stade, retenons simplement cela :
- L'environnement est absolu : par définition c'est ce qui nous entoure, nous environne, il est extérieur
- Le milieu lui est toujours relatif : il décrit à la fois l'extérieur et l'intérieur. Par définition, le sens de milieu est double, c'est à la fois le milieu (ce qui entoure) et le mi-lieu (le centre ou ce qu'il y a "entre").
<div style="text-align: center;"><img src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34188119/original_2651b4657a0f96ed0dec8a0b3f2fef44.png?1738434634?bc=0"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Distinction entre environnement et milieu en géographie (© [Collectif TAMA](https://www.collectif-tama.com/)) </span><br></br>
### Histoire de la notion de milieu
Pour bien saisir cette distinction entre une écologie de l'environnement et une écologie des milieux, faisons un détour par l'usage de ces notions dans l'histoire. Il faut d'abord comprendre que l'apparition de la notion d'environnement est assez tardive dans ces discussions. En France, le terme n'est employé dans des discours écologistes qu'à partir des années 1970 comme traduction du terme anglais *"environment"*, lui-même traduction du terme *"milieu"* en français. Avant cela, nous parlions donc plutôt de milieux. Nous pratiquions la *mésologie* (Charles-Philippe Robin, 1848), c'est-à-dire la science des milieux (de vie, physiques, naturels, ...), et ce avant même de parler d'écologie (Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, 1859).
L'histoire de la notion de milieu est complètement liée à l'histoire des sciences et de l'écologie. On peut distinguer trois périodes dans l'histoire de cette notion :
1. **Milieu physique (XVIIe siècle) et physico-moral (XVIIIe siècle)** : On découvre une forme d'unité de la Nature et de la nature humaine. Le milieu physique influence l'humain, nous baignons dans une forme de "fluide ambiant" (l'*éther* chez Newton) qui peut recouvrir autant les trajectoires des planètes (Descartes), la transmission de la force gravitationnelle (Newton), le transport de la lumière, le transport de la force électrique. Le milieu physique lie toutes ces choses entre elles.
2. **Milieu biologique et sociologique (XIXe siècle)** : La notion de milieu va être étendue à l'étude du vivant et du social, comme tentative d'explication des conduites humaines et vivantes par les conditions biologiques ou sociales. On parle de "milieu naturel" en biologie (Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Comte, Bernard) ou de "milieu social" en sociologie (Comte, Durkheim, Tarde).
3. **Milieu techno-écologique (XXe siècle)** : le terme se déploie ensuite dans toutes les disciplines (géographie, psychiatrie, pédagogie, ...). À partir du milieu du XXe siècle, la notion de milieu technique apparaît simultanément chez André Leroi-Gouhran[^leroi-gourhan-1] (1945) et chez George Friedman[^friedman-1] (1950). Cette apparition est contemporaine de la question écologique.
L'histoire de la notion de milieu est donc complexe et n'est pas uniforme. Tous les auteurs ne mettent pas le même sens derrière ce terme. Mais la notion fait preuve d'une grande profondeur historique et a l'intérêt de traverser les disciplines. Une constante dans l'usage de cette notion est que le milieu est toujours construit en opposition à autre chose. <br></br>
### L'*Umwelt* versus l'*Umgebung* chez Jakob von Uexküll
C'est le cas, par exemple dans les travaux de Jakob von Uexküll (1864-1944), biologiste et éthologue allemand. Ce dernier fait une distinction entre l'*Umwelt* (milieux) et l'*Umgebung* (environnnement)[^von-uexkull]. Chez Uexküll, l'Umgebung relève d'une vision mécaniste du vivant, c'est-à-dire du vivant comme objet. À l'inverse, l'Umwelt relève d'une vision relationelle, considérant le vivant comme sujet agissant sur son milieu.
<div class="two-column-layout">
<img style="max-height: 263px;" class="center" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/00/Spargelbalken.jpg?20080227195656">
<img style="max-height: 263px;" class="center" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c0/Symphylan_%26_poduromorph_springtail_%283406419924%29.jpg?20130225234000">
</div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ À gauche, le sol comme environnement, vu de l'extérieur (© LSDSL, 2008). À droite, le sol comme milieu, produit et tissu de relations interspécifiques (© Jacopo Werther). </span>
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Ce constat est aujourd'hui bien acquis au sein des sciences de l'écologie. La nature n'est pas un paysage qui nous environne mais un tissu de relations d'interdépendances.
Ce que nous apprend Uexküll, c'est qu'on ne peut pas séparer l'individu de son milieu. L'abeille et la plante sont prises dans le cycle de pollinisation. L'abeille est stimulée par la perception qu'elle a des fleurs qui l'entourent. En retour, le butinage de l'abeille va encourager la plante à développer ses organes floraux au fil de l'évolution. La fleur ne pré-existe pas à l'abeille, l'abeille ne pré-existe pas non plus à la fleur, mais les deux sont co-constituées par leur relation. C'est cette relation qui constitue le milieu de l'abeille. Il y a co-création de l'être et de son milieu.
Ici, on ne peut pas séparer l'intérieur de l'abeille (sa prédisposition à être stimulée par la fleur) de l'extérieur (les propriétés florales développées par la plante). Le milieu de l'abeille n’est pas absolu (environnement), il est relatif (à l'abeille, à sa perception, aux relations qu'elle entretient)
<div style="text-align: center;"><img style="max-height: 400px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34183037/original_ee05f8ef46a3e3b48eab34b4fe0c0577.png?1738410527?bc=0"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Illustration de la de perception et signification des milieux chez l'oursin et chez l'abeille (von Uexküll, 1934, [consultable ici](https://monoskop.org/images/f/f2/Uexkuell_Jakob_von_Mondes_animaux_et_monde_humain.pdf)) </span>
Le milieu de l'abeille est donc définit par ce couple intérieur-extérieur. Ce milieu est relatif donc il n'est propre qu'à l'abeille. Il y a alors autant de milieux qu'il y a de vivants. **Si tout les êtres vivants peuvent partager un même lieu, aucun ne partage un même milieu.**
<div style="text-align: center;"><img style="max-height: 400px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34183284/original_09d4f5f11121c86968a5d43f43f02bdd.png?1738412832?bc=0"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Différentes perceptions d'une chambre selon l'espèce (ibid.) </span>
Ce que l'on appelle l'Environnement (ou la Nature, la Science, le Monde, ...) dans un geste totalisant correspond en fait au milieu proprement humain, c'est-à-dire depuis une perspective anthropocentrée. L'erreur de l'*environnement* ou de l'*Umgebung* est de plaquer cette perspective à tout les autres être vivants. À l'inverse, pour comprendre le monde du vivant et agir, il nous faut pluraliser les *Umwelt*, c'est-à-dire enquêter et tenter de se mettre à la place des non-humains.
En résumé :
> 1. L’environnement, comme son nom l’indique, environne, il est donc extérieur. Le milieu, comme son nom l’indique également, se situe au mi-lieu, il est donc à la fois intérieur et extérieur. Ainsi, par exemple, une termitière n’est pas, à proprement parler, l’environnement des termites, elle n’est pas non plus leur milieu extérieur, car elle signifie tout aussi bien leur milieu intérieur.
> 2. L’environnement est absolu, le milieu est relatif (à l’être vivant dont il est le complémentaire). Autrement dit, tandis que pour changer d’environnement, il suffit de le modifier, pour changer de milieu, il faut également se modifier soi-même ou changer ses normes aurait dit Georges Canguilhem.
> 3. L’environnement réfère d’abord implicitement à la nature ou du moins aux « sciences de la nature », tandis que le milieu, du fait de son histoire, est indissolublement physico-bio-socio-géo-technique et il évite ainsi le dualisme de la nature et de la culture
> (Petit, 2024, p.84-85)[^manuel-conception]
Pourquoi employer cette notion pour parler de la technique ? <br></br>
### Les milieux techniques
Comme vu précédemment, c'est André Leroi-Gourhan qui va introduire la notion de milieu technique en 1945. Dans le prolongement de son travail mêlant biologique et technique, il va montrer avec le concept de tendance technique[^tendance], qu'il y a une continuité entre milieu naturel et émergence des techniques. Chaque groupe humain possède un milieu technique qui va conditionner le développement de nouvelles technologies et affecter ses styles de vie et sa culture.
**La technique est notre medium, elle médie notre relation à notre environnement. Les milieux ne sont jamais naturels, ils ont toujours été, aussi, techniques ou pour être exhaustif *"bio-psycho-socio-géo-techno-écologiques"*.**
De la même manière que la notion de milieu s'opposait à celle d'environnement, la notion de milieu technique s'oppose à une vision environnementale de la technique. Le clivage persiste.
- Le concept d'environnement est absolu et global : il réduit la technique à l'ensemble des objets (moyens) qui nous entourent, sont extérieurs, qui pourraient être partout identiques et dont on maitrise les effets instrumentaux.
- Le concept de milieu est toujours relatif et local : la technique se définit par un ensemble de relations médiées par les objets, elle est à la fois extérieur et intérieur puisqu'elle a des effets normatifs sur la société et sur les milieux, toujours locaux.
Dans une perspective environnementale, la télévision n'est que la somme d'un poste télévisé, d'une antenne, d'un studio d'enregistrement, etc. Le tout nous permettant de consulter un programme sous une forme améliorée par rapport à la radiophonie.
Dans une perspective des milieux, la télévision introduit une autre forme de faire société et reconfigure nos relations. Elle a transformé nos espaces de vie domestique, notre rapport à l'information, changé nos sociabilités et notre rapport au divertissement.
Pour penser correctement les transformations techniques des sociétés, il nous faut donc distinguer le milieu technique de l'environnement technique. Pour cela, nous allons nous plonger dans 4 gestes[^triclot] auxquels nous invite la notion de milieux :
1. MILIEU : Élargir notre à d'autres échelles
2. MI-LIEU : S'intéresser aux relations à la technique et prendre en compte la constitutivité technique
3. AU MILIEU : Faire preuve de réflexivité (prendre en compte la constitutivité de la technique pour l'humain)
4. MILIEUX : Considérer les effets normatifs et de valeurs associés à la technique
<div style="text-align: center;"><img style="max-height: 500px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34199370/original_bf1e9b63a7ec63bf085b4f3ff685a0d3.png?1738487567?bc=0"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ 4 propriétés des milieux (© Mathieu Triclot, [ENMI 2024](https://youtu.be/qsU7xk3g47o?si=VjqXM96dgN_625C2&t=6331)) </span><br></br>
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## 4. À retenir
Que retenir de cette séance ? Rappelons ce que nous disait une définition classique de la technique :
1. la technique serait le résultat d'un intention posée à priori par les humains (un dessin) ;
2. la technique ne serait qu'un ensemble d'instruments ou de moyens neutres que l'on pourrait séparer des fins qu'ils servent (les usages) ;
3. la technique est extérieure à l'humain et au non-humain, elle se limite à la part artificielle de notre monde ;
4. et enfin, la technique tend de manière linéaire vers un but (bonne ou mauvaise par essence).
Cette définition communément admise est en fait l'illustration d'un certain nombre de clichés sur la technique. Ces clichés nous mènent vers des postures : tantôt un techno-solutionnisme aveugle des effets de la technique, tantôt un refus radical de la technique non sans conséquences. Ces deux perspectives mènent à leur tour vers un certain nombre de dérives en -isme (autoritarisme, eugénisme, validisme, racisme, colonialisme, malthusianisme, ...), que nous chercherons à prévenir.
Pour faire tomber les clichés et construire une technocritique conséquente, il nous faut repartir de la distinction entre environnement et milieu. Entre une vision totalisante et absolue du monde et une vision qui s'intéresse aux relations et aux effets locaux. Techno-optimisme et techno-pessimisme relèvent tout deux d'une vision environnementale de la technique.
La suite du cours va s'intéresser à 4 propriétés des milieux (en échos au clichés identifiés) :
1. MILIEU (en réponse au déterminisme) :
- Il n’y a pas de maîtrise de la technique et de sa genèse : La technique n’est pas nécessairement le résultat d’une intention humaine
- Pour comprendre la technique, il nous faut élargir le regard à d'autres échelles, regarder au delà des simples objets
2. MI-LIEU (en réponse à la neutralité) :
- Il n’y a pas de neutralité de la technique : La technique n'est pas qu’un simple moyen neutre, séparable de ses finalités
- Il nous faut nous intéresser aux relations constituées par la technique
3. AU MILIEU (en réponse à l'extériorité) :
- Il n’y a pas d’humain(s) sans technique : On ne peut pas séparer la technique de l’humain
- Il nous faut faire preuve de réflexivité (prendre en compte la constitutivité de la technique pour l'humain)
4. MILIEUX (en réponse à l'essentialisation) :
- L’innovation technologique n’est pas nécessairement source de progrès : De nouvelles technologies ne nous mènent pas, par essence et de manière linéaire, vers le progrès dans une forme de solutionnisme
- Il nous faut considérer les effets normatifs et les conflits de valeurs associés à la technique (en somme, son caractère politique)
La technique ne désigne pas un environnement d'objets et d'instruments qui nous entoureraient et que nous pourrions optimiser, substituer au profit de versions plus efficaces dans le but de mieux remplir les finalités que nous aurions fixées à priori. Au contraire, la technique consitue des milieux, dans lesquels nous sommes complétement pris et sans lesquels nous ne pouvons pas être.
[^steiner-1]: Pierre Steiner (2010), *Philosophie, technologie et cognition : état des lieux et perspectives*, Intellectica. vol.53 n°54 p7–40. [(résumé par Stéphane Crozat disponible ici)](https://aswemay.fr/co/these-tac.html)
[^deleuze]: Au sens de Gilles Deleuze. Pour en savoir plus ce que Deleuze entend pas "cliché", lire Maxime Labrecque (2012), *Le Cliché au cinéma. Du côté de Gilles Deleuze*, Séquence, La revue du cinéma [(consultable ici)](https://www.erudit.org/fr/revues/sequences/2012-n281-sequences0358/67882ac.pdf)
[^h&f]: Bonnet E., Landivar D. et Monnin A. (2021), *Héritage et fermeture*, Éditions Divergences.
[^mouton-1]: Pour en savoir plus sur le long-termisme voir l'article du Mouton Numérique, (2022), *Le long-termisme ou comment sacrifier le présent pour sauver le futur* [(consultable ici)](https://maisouvaleweb.fr/le-long-termisme-ou-comment-sacrifier-le-present-pour-sauver-le-futur/)
[^bostrom]: Nick Bostrom, (2005), Values ([consultable ici](https://nickbostrom.com/ethics/values))
[^bezos]: Jeff Bezos, (2020) *Invent and Wander*, New York, Harvard Business Review
[^kurzweil]: Raymond C. Kurzweil (ou Ray) est un ingénieur et futurologue américain, figure emblématique du transhumanisme. Il défend l'hypothèse d'une *singularité technologique* d'ici la moitié du XXIe siècle, c'est-à-dire l'apparition d'une forme de super-intelligence aboutissant finalement à la fusion entre l'homme et la machine.
[^beckstead]: Nicholas Beckstead, (2013) On the overwhelming importance of shaping the far future, New Brunswick, New Jersey, p.23 (thèse de doctorat) - https://rucore.libraries.rutgers.edu/rutgers-lib/40469/PDF/1/play/
[^prospera]: Pour en savoir plus sur le projet de Prospera : https://www.lemonde.fr/international/article/2024/08/16/prospera-l-enclave-libertarienne-au-honduras_6282809_3210.html
[^freedom-cities]: Voir l'article d'Usbek&Rica à ce sujet : https://usbeketrica.com/fr/article/freedom-city-la-silicon-valley-pousse-donald-trump-a-construire-une-ville-techno-futuriste-au-groenland
[^apocalyste-nerd]: Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, (2025), *Apocalypse nerds*, Éditions Divergences - Voir l'article d'Hubert Guillaud au sujet du livre : https://danslesalgorithmes.net/2025/09/18/pourquoi-la-tech-se-fascise-t-elle/
[^naufrage]: À lire ici : https://iaata.info/Le-naufrage-reactionnaire-du-mouvement-anti-industriel-Histoire-de-dix-ans-6272.html ou en écoutant le podcast de Zoom Écologie "*Bilan critique du courant anti-industriel*" : https://www.zoom-ecologie.net/Bilan-critique-du-courant-anti-industriel
[^anti-tech-resistance]: À lire ici : https://www.laquadrature.net/2025/07/24/pourquoi-la-technocritique-danti-tech-resistance-nest-pas-la-notre/
[^covid]: Pour en savoir plus sur les liens entre covid, eugénisme et validisme, lire les écrits du *collectif Cabrioles* : https://cabrioles.substack.com/p/en-decoudre-avec-le-covid-et-le-validisme
[^trans-transhumanisme]: À ce sujet, lire : Alex B., (2021), *Trans n’est pas transhumanisme. Une réflexion trans sur les transhumanismes trans-friendly, les cyberféminismes queer, les écologismes et les féminismes transphobes* : https://infokiosques.net/spip.php?article1805
[^anxiete-smartphone]: Sur les jeunes génération refusant l'usage du smartphone : https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/le-luddite-club-le-club-des-ados-qui-ne-veulent-plus-de-leurs-smartphones/
[^simondon-1]: Gilbert Simondon (1968), *Entretien sur la mécanologie* par Jean Le Moyne, REVUE DE SYNTHÈSE : TOME 130, 6e SÉRIE, N° 1, 2009
[^petit-1]: Victor Petit (2015), *L’éco-design : design de l’environnement ou design du milieu ?*, Sciences du Design, n° 2, p31-39. [(consultable ici)](https://doi.org/10.3917/sdd.002.0031).
[^leroi-gourhan-1]: André Leroi-Gourhan (1945), *Milieu et technique*, Albin Michel [(consultable ici)](https://monoskop.org/images/0/00/Leroi-Gourhan_Andre_Milieu_et_techniques.pdf)
[^friedman-1]: George Friedman (1950), *Où va le travail humain ?*, Gallimard
[^von-uexkull]: Von Uexküll (1934), *Mondes animaux et monde humain suivi de La théorie de la signification*, traduction français, Éditions Denoël (1965) [(consultable ici)](https://monoskop.org/images/f/f2/Uexkuell_Jakob_von_Mondes_animaux_et_monde_humain.pdf)
[^manuel-conception]: Triclot et al. (2024), *Concevoir par les milieux. Manuel de conception technologique*, Éd. Matériologiques [(consultable ici)](https://hal.science/hal-04590726)
[^tendance]: Nous avons déjà abordé cette notion dans le cours S1 à propos du propulseur. Nous y reviendrons aussi plus tard dans ce cours.
[^triclot]: Ces 4 propriétés des milieux sont reprises à la classification réalisée par Mathieu Triclot[^manuel-conception]