--- title: S2 — De l'environnement, à la notion de milieux techniques date: 2025-02-05 licence: CC-BY-SA 4.0 lang: fr layout: notes theme: pink header-includes: | <style> :root { --color1: #5E1600; --color2: #5E1600; --color3: #FF0000; --back: #FFFDFE; --front: #5E1600; } body {font-family: Helvetica; font-size: 1em; hyphens: none} h1 {font-family: Helvetica; font-weight: normal; font-size: 5em;} h2 {font-family: Helvetica; font-weight: normal; font-size: 3em;} h3 {font-weight: normal; font-size: 2em;} h4 {font-weight: normal; font-style: italic; font-size: 1.5em;} .pink {color: DeepPink;} .blue {color: blue;} section.level2 {flex: 2 1 400px;} section.largecard {flex: 2 1 100%;} img.center { display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; } div.sourceCode { background-color: lavender; } section.tablemono table {font-family: monospace;} .center {text-align: left;} .info {color: #8F2100; background-color: #FFCBCD; padding: 1.5em; padding-bottom: 0.5em; padding-top: 0.5em;} div.danger, section.danger {color: #a94442; background-color: #f2dede; border: none; padding: 1em; margin-bottom: 0.5em;} code, .sourceCode { background-color: lavender;} .two-column-layout { column-count: 2; /* Set column number */ column-gap: 25px; max-width: 100%; overflow: hidden; } .markdown-body, .ui-infobar { max-width: unset !important; } .two-column-layout ul, .two-column-layout ol { margin: 0; padding-left: 20px; } .two-column-layout strong { font-weight: bold; } .two-column-layout em { font-style: italic; } .two-column-layout h1, .two-column-layout h2, .two-column-layout h3, .two-column-layout h4, .two-column-layout h5, .two-column-layout h6 { margin-top: 0; } </style> --- # S2 - De l'environnement, à la notion de milieux techniques. <img src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/35076968/original_0ef31f45bbfd36656605238079fa40a4.jpg?1741459021?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Montagne à Kitakyushu, Japon - © Armin Linke (2006) </span> --- **Objectifs de la séance :** Qui y a-t-il au-delà des préjugés sur la technique ? Comment définir la technique et ses effets sur la société, au-delà d'une vision instrumentaliste et solutionniste ? --- **Détails :** [TOC] --- ## 1. Environnement vs Milieux Nous avons vu dans le premier cours que les enjeux écologiques souffraient bien souvent d'un réductionnisme à une alternative entre plus de technologie et moins de technologie. Nous avons montré que ces deux perspectives relevaient d'une même acception erronée de la technique comme une somme de moyens neutres, extérieurs à l'humain, conçus de manière intentionnelle par ce dernier et mis au service de fins qui constituraient une essence de la technique. Nous allons voir dans ce cours que cette vision de la technique (techno-solutionniste et anti-tech) relève d'une **écologie de l'environnement**, en opposition à une **écologie des milieux**[^petit-1] qu'il va s'agir de définir. Cette distinction repose sur la distinction entre environnement et milieu. À ce stade, retenons simplement cela : - L'environnement est absolu : par définition c'est ce qui nous entoure, nous environne, il est extérieur - Le milieu lui est toujours relatif : il décrit à la fois l'extérieur et l'intérieur. Par définition, le sens de milieu est double, c'est à la fois le milieu (ce qui entoure) et le mi-lieu (le centre ou ce qu'il y a "entre"). <img src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34188119/original_2651b4657a0f96ed0dec8a0b3f2fef44.png?1738434634?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Distinction entre environnement et milieu en géographie (© [Collectif TAMA](https://www.collectif-tama.com/)) </span> ### Histoire de la notion de milieu Pour bien saisir cette distinction entre une écologie de l'environnement et une écologie des milieux, faisons un détour par l'usage de ces notions dans l'histoire des discours écologiques. Il faut d'abord comprendre que l'apparition de la notion d'environnement est assez tardive dans ces discussions. En France, le terme n'est employé dans ce contexte écologique qu'à partir des années 1970 comme traduction du terme anglais *"environment"*, lui-même traduction du terme de milieu en français. Avant cela, nous parlions plutôt de milieux. Nous pratiquions la *mésologie* (Charles-Philippe Robin, 1848), c'est-à-dire la sciences des milieux (de vie, physiques, naturels, ...), et ce avant même de parler d'écologie (Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, 1859). L'histoire de la notion de milieu est complètement liée à l'histoire des sciences et de l'écologie. On peut distinguer trois périodes dans l'histoire de cette notion : 1. **Milieu physique (XVIIe siècle) et physico-moral (XVIIIe siècle)** : On découvre une forme d'unité de la Nature et de la nature humaine. Le milieu physique influence l'humain, nous baignons dans une forme de "fluide ambiant" (l'*éther* chez Newton) qui peut recouvrir autant les trajectoires des planètes (Descartes), la transmission de la force gravitationnelle (Newton), le transport de la lumière, le transport de la force électrique. Le milieu physique lie toutes ces choses entre elles. 2. **Milieu biologique et sociologique (XIXe siècle)** : La notion de milieu va être étendue à l'étude du vivant et du social, comme tentative d'explication des conduites humaines et vivantes par les conditions biologiques ou sociales. On parle de "milieu naturel" en biologie (Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Comte, Bernard) ou de "milieu social" en sociologie (Comte, Durkheim, Tarde). 3. **Milieu techno-écologique (XXe siècle)** : le terme se déploie ensuite dans toutes les disciplines (géographie, psychiatrie, pédagogie, ...). À partir du milieu du XXe siècle, la notion de milieu technique apparaît simultanément chez André Leroi-Gouhran[^leroi-gourhan-1] (1945) et chez George Friedman[^friedman-1] (1950). Cette apparition est contemporaine de la question écologique. L'histoire de la notion de milieu est donc complexe et n'est pas uniforme. Tout les auteurs ne mettent pas le même sens derrière ce terme. Mais, la notion fait preuve d'une grande profondeur historique et a l'intérêt de traverser les disciplines. Une constante dans l'usage de cette notion est que milieu est toujours construit en opposition à autre chose. ### L'*Umwelt* versus l'*Umgebung* chez Jakob von Uexküll C'est le cas, par exemple dans les travaux de Jakob von Uexküll (1864-1944), biologiste et éthologue allemand. Ce dernier fait une distinction entre l'*Umwelt* (milieux) et l'*Umgebung* (environnnement)[^von-uexkull]. Chez Uexküll, l'Umgebung relève d'une vision mécaniste du vivant, c'est-à-dire du vivant comme objet. À l'inverse, l'Umwelt relève d'une vision relationelle, considérant le vivant comme sujet agissant sur son milieu. <div class="two-column-layout"> <img style="max-height: 263px;" class="center" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/00/Spargelbalken.jpg?20080227195656"> <img style="max-height: 263px;" class="center" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c0/Symphylan_%26_poduromorph_springtail_%283406419924%29.jpg?20130225234000"> </div> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ À gauche, le sol comme environnement, vu de l'extérieur (© LSDSL, 2008). À droite, le sol comme milieu, produit et tissu de relations interspécifiques (© Jacopo Werther). </span> <br></br> Ce constat est aujourd'hui bien acquis au sein des sciences de l'écologie. La nature n'est pas un paysage qui nous environne mais un tissu de relations d'interdépendances. Ce que nous apprend Uexküll, c'est qu'on ne peut pas séparer l'individu de son milieu. L'abeille et la plante sont prises dans le cycle de pollinisation. L'abeille est stimulée par la perception qu'elle a des fleurs qui l'entourent. En retour, le butinage de l'abeille va encourager la plante à développer ses organes floraux au fil de l'évolution. La fleur ne pré-existe pas à l'abeille, l'abeille ne pré-existe pas non plus à la fleur, mais les deux sont co-constituées par leur relation. C'est cette relation qui constitue le milieu de l'abeille. Il y a co-création de l'être et de son milieu. Ici, on ne peut pas séparer l'intérieur de l'abeille (sa prédisposition à être stimulée par la fleur) de l'extérieur (les propriétés florales développées par la plante). Le milieu de l'abeille n’est pas absolu (environnement), il est relatif (à l'abeille, à sa perception, aux relations qu'elle entretient) <img style="max-height: 500px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34183037/original_ee05f8ef46a3e3b48eab34b4fe0c0577.png?1738410527?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Illustration de la de perception et signification des milieux chez l'oursin et chez l'abeille (von Uexküll, 1934, [consultable ici](https://monoskop.org/images/f/f2/Uexkuell_Jakob_von_Mondes_animaux_et_monde_humain.pdf)) </span> Le milieu de l'abeille est donc définit par ce couple intérieur-extérieur. Ce milieu est relatif donc il n'est propre qu'à l'abeille. Il y a alors autant de milieux qu'il y a de vivants. **Si tout les êtres vivants peuvent partager un même lieu, aucun ne partage un même milieu.** <img style="max-height: 500px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34183284/original_09d4f5f11121c86968a5d43f43f02bdd.png?1738412832?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Différentes perceptions d'une chambre selon l'espèce (ibid.) </span> Ce que l'on appelle l'Environnement (ou la Nature, la Science, le Monde, ...) dans un geste totalisant correspond en fait au milieu proprement humain, c'est-à-dire depuis une perspective anthropocentrée. L'erreur de l'*environnement* ou de l'*Umgebung* est de plaquer cette perspective à tout les autres être vivants. À l'inverse, pour comprendre le monde du vivant et agir, il nous faut pluraliser les *Umwelt*, c'est-à-dire enquêter et tenter de se mettre à la place des non-humains. En résumé : > 1. L’environnement, comme son nom l’indique, environne, il est donc extérieur. Le milieu, comme son nom l’indique également, se situe au mi-lieu, il est donc à la fois intérieur et extérieur. Ainsi, par exemple, une termitière n’est pas, à proprement parler, l’environnement des termites, elle n’est pas non plus leur milieu extérieur, car elle signifie tout aussi bien leur milieu intérieur. > 2. L’environnement est absolu, le milieu est relatif (à l’être vivant dont il est le complémentaire). Autrement dit, tandis que pour changer d’environnement, il suffit de le modifier, pour changer de milieu, il faut également se modifier soi-même ou changer ses normes aurait dit Georges Canguilhem. > 3. L’environnement réfère d’abord implicitement à la nature ou du moins aux « sciences de la nature », tandis que le milieu, du fait de son histoire, est indissolublement physico-bio-sociogéo-technique et il évite ainsi le dualisme de la nature et de la culture > (Petit, 2024, p.84-85)[^manuel-conception] Pourquoi employer cette notion pour parler de la technique ? ### Les milieux techniques Comme vu précédemment, c'est André Leroi-Gourhan qui va introduire la notion de milieu technique en 1945. Dans le prolongement de son travail mêlant biologique et technique, il va montrer avec le concept de tendance technique[^tendance], qu'il y a une continuité entre milieu naturel et émergence des techniques. Chaque groupe humain possède un milieu technique qui va conditionner le développement de nouvelles technologies et affecter ses styles de vie et sa culture. **La technique est notre medium, elle médie notre relation à notre environnement. Les milieux ne sont jamais naturels, ils ont toujours été, aussi, techniques ou pour être exhaustif *"bio-psycho-socio-géo-techno-écologiques"*.** De la même manière que la notion de milieu s'opposait à celle d'environnement, la notion de milieu technique s'oppose à une vision environnementale de la technique. Le clivage persiste. - Le concept d'environnement est absolu et global : il réduit la technique à l'ensemble des objets (moyens) qui nous entourent, sont extérieurs, qui pourraient être partout identiques et dont on maitrise les effets instrumentaux. - Le concept de milieu est toujours relatif et local : la technique se définit par un ensemble de relations médiées par les objets, elle est à la fois extérieur et intérieur puisqu'elle a des effets normatifs sur la société et sur les milieux, toujours locaux. Les exemples abordés lors de la première séance (pas de maîtrise de la technique, pas de neutralité, pas d'extériorité, pas d'essence de la technique) nous ont mené·es sur la piste des milieux techniques : - les histoires des échecs et des flops technologiques comme le cas du visiophone est une illustration d'un *oubli des milieux* : les concepteurs ont ignoré le milieu technique dans lequel ils s'inscrivaient et qui n'était pas favorable à l'intrusion des caméras dans la sphère privée ; - à l'inverse, le milieu technique des usines et plus largement l'industrie du XIXe siècle supposait "*by design*" la participation des enfants à la production. Les machines (moyen) n'étaient pas séparables du travail des enfants (fin). Leur relation constitutive d'un certain milieu, qui ne peut pas être considéré comme neutre ; - le cas de l'écriture, lui, nous montre que la technique n'est pas extérieur, qu'elle ne se limite pas à des objets posés devant nous, mais que ces derniers ont des effets normatif, c'est-à-dire un impact sur notre manière de penser et de perçevoir notre milieu ; - enfin, le cas des révoltes luddites contre leur outil de travail illustre un cas de résistance à la transformation normative d'un milieu technique (d'un milieu où le tisserand est autonome vers un milieu ou le tisserand est dépossédé de ses savoirs et savoir-faire). Pour penser correctement les transformations techniques des sociétés, ils nous faut donc distinguer le milieu technique de l'environnement technique. Pour cela, nous allons nous plonger dans 4 propriétés[^triclot] de la technique auxquelles nous invite la notion de milieux : 1. MILIEU : Élargir la technique à d'autres échelles 2. MI-LIEU : S'intéresser aux relations à la technique et prendre en compte la constitutivité technique 3. AU MILIEU : Faire preuve de réflexivité (prendre en compte la constitutivité de la technique pour l'humain) 4. MILIEUX : Considérer les effets normatifs et de valeurs associés à la technique <img style="max-height: 500px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34199370/original_bf1e9b63a7ec63bf085b4f3ff685a0d3.png?1738487567?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ 4 propriétés des milieux (© Mathieu Triclot, [ENMI 2024](https://youtu.be/qsU7xk3g47o?si=VjqXM96dgN_625C2&t=6331)) </span> --- ## 2. Propriétés des milieux techniques ### a/ Milieu : Élargir à d'autres échelles La première chose à laquelle nous incite la notion de milieu technique est d'élargir le regard. Il faut passer de l'objet au milieu et repeupler le milieu de tout à tas d'entités. Cela peut aller de l'étude de toutes ces conditions qui permettent la génèse d'une technique, jusqu'à la prise en compte acteurs humains et non-humains qui font tenir les techniques. #### Tendances et faits techniques (chez Leroi-Gourhan) Nous l'avons vu [au cours précédent](https://hackmd.io/@louysbssl/H1p7agC0A#Le-harpon-%C3%A0-propulseur-et-la-diffusions-des-techniques), la notion de tendance s'oppose au modèle diffusionniste des techniques, qui considère que celles-ci sont inventées dans un lieu technologiquement avancé, puis diffusés intentionnellement par-delà, vers des périphéries, sous-développées. Leroi-Gourhan va montrer que l'apparition de nouvelles techniques sont plutôt conditionnées par de grandes **tendances**. Cela peut aller des conditions matérielles, biologiques, aux conditions sociales ou culturelles. De manières indépendantes, à différents endroits du globe, les sociétés vont avoir tendance à développer des réponses similaires à leurs problèmes. > « La *tendance* a un caractère invévitable, prévisible, rectiligne ; elle pousse le silex tenu à la main à acquérir un manche, le ballot traîné sur deux perches à se munir de roues » (Leroi-Gourhan, 1943, p.27)[^leroi-gourhan-2] À l'opposé de la tendance, se trouve le fait, qui explique la singularité des techniques dans chaque sociétés. > « Le *fait* à l'inverse de la tendance, est imprévisible et particulier. C'est tout autant la rencontre de la tendance et des mille coïncidences du milieu, c'est-à-dire l'invention, que l'emprunt pur et simple à un autre peuple. Il est unique, inextensible, c'est un compromis instable qui s'établit entre les tendances et le milieu.» (Leroi-Gourhan, 1943, p.27)[^leroi-gourhan-2] L'évolution des techniques, pour Leroi-Gourhan est toujours une articulation entre tendances déterministes et faits. Il n'y a pas d'invention qui vienne de nulle part : elles sont toujours situées dans un contexte matériel, social, culturel et technique. Pour cette même raison, ce n'est pas parce qu'une technique est rendue disponible à une société qu'elle va être adoptée. Les échecs d'empunts technologiques peuvent s'expliquer par les caractéristiques du milieu qui ne sont pas adaptés à cette technique. #### Muticausalité Pour comprendre l'émergence de techniques il nous faut donc élargir notre regard, au delà des objets et regarder les conditions de leur émergence. En histoire des techniques, on parle de **"multicausalité"** (Carnino & Heyberger, 2024)[^manuel-conception] pour rendre compte de la multiplicité des causes derrière l'apparition de technologies. Prenons l'exemple de la massification des moulins hydrauliques en occident au Moyen Âge. Comment expliquer cette massification tardive alors que la première mention du moulin à aube remonte au premier siècle de notre ère[^strabon] ? Quelles sont les causes qui expliquent ce développement tardif ? <img style="max-height: 350px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34572928/original_0959679df738c84b408031ec09cdccae.jpg?1739715849?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Waterval (Jan Anton Garemijn, 1758-10-09) ; 
collection : Musea Brugge - Groeningemuseum - licence CC0 </span> Elles sont multiples (Jean Gimpel, 2002)[^gimpel] : > "L’importation de nouvelles céréales nécessitant l’usage de lourdes meules et non plus de pilons à main, le développement des scieries mécanisées pour l’exploitation des forêts, la croissance de la demande en fer (et donc en soufflets de forge) dans le contexte des premières croisades, l’uniformisation technique au sein de l’ordre cistercien alors en plein essor, la grande urbanisation initiée à partir du XIe siècle, l’émergence des premières formes d’actionnariat partagé aidant à la construction de dispositifs techniques conséquents et enfin le réchauffement climatique du XIIe siècle, amenant à l’augmentation des rendements céréaliers." (Carnino & Heyberger, in. Triclot et al., 2024, p.149) Les causes de l'apparition et l'adoption d'une technique sont toujours à la fois techniques, politiques, climatiques, sociales, culturelles, environnementales, géopolitiques, etc. Mais l'explication n’est pas réductible à un facteur premier. C'est l'ensemble du milieu qui est en jeu et qu'il faut observer. #### Milieu associé (chez Simondon) Pour se développer, une technique a donc besoin qu'un certain nombre de conditions soient réunies. C'est ce que le philosophe des techniques Gilbert Simondon appelle le **milieu associé** (Simondon, 1958)[^MEOT]. > « l’objet n’est possible qu’à partir du moment où toutes les inter-relations qui forment son « milieu associé » sont déjà là. » (Triclot, 2024, p.60)[^manuel-conception] La voiture ne va pas de soi, elle ne tient pas toute seule. Elle suppose l'existence de tout un milieu : routes en asphalte, places de parking, approvisionnement en carburant, entretient et maintenance du moteur. Comme on l'a vu avec l'exemple de la disparition des tramways aux États-Unis, le développement de la voiture a été rendu possible parce que des efforts importants ont été fait pour que ce milieu existe. Le travail des industries de l'automobile et du pétrole a été de faire passer les grandes villes américaines d'un milieu associé au tram à un milieu associé à la voiture (de manière plus ou moins légale). Chaque technique dépend donc de son milieu associé (les infrastructures matérielles, l'organisation sociale, politique, culturelle, ...). Mais l'introduction d'une technique amène un nouveau milieu qui à son tour va créer les conditions pour que de nouvelles techniques apparaissent. On l'a vu ici avec la voiture : son développement a coïncidé avec le transfert de l’urbanisation vers les *suburbs* et le développement de la maison individuel, l'apparition de zones commerciales à l'extérieur des villes, etc. Tout un ensemble technique qui n'était pas possibe avant que l'automobile se généralise. Cela s'est finalement traduit par un déploiement encore plus massif de l'automobile et à son monopole. Il y a donc une articulation entre adaptation de la technique à son milieux (voiture) et adaptation du milieu à la technique (*suburbs*), qui devient à son tour une condition favorisant l'apparition de nouvelles techniques. C'est cette perspective de changement de milieu qui est en débat aujourd'hui avec la voiture autonome. En effet, celle-ci suppose un milieu bien spécifique, différents de nos voitures actuelles et encore plus contraignant (capteurs, puces RFID sur piétons pour éviter les collisions, déploiement de la 5G, …). C'est à cette tâche que le modèle de la smart-city s'attèle, celle de créer les conditions matérielle, sociale, écologique, politituqe de l'émergence de la VA. <img style="max-height: 350px;" src="http://internetactu.blog.lemonde.fr/files/2013/11/commentlagooglecarvoitlemonde.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Comment « voit » la Google Car, via Everything Robotic. </span> #### Adaptation - Exaptation Comment comprendre cette articulation de causes-conséquences : milieu associé → nouvelle technologie → nouveau milieu → nouvelles technologies. On peut faire un détour par la biologie et le concept d'**exaptation**. Celui-ci est développé par les biologistes Stephen J. Gould et Elizabeth Vrba comme l'envers de l'adaptation (Gould & Vrba, 1982, p.4-15)[^gould-vrba]. En biologie, l'adaptation est le mécanisme par lequel un organe est crée pour remplir une certaine fonction sous pression du milieu et de l'évolution. Exemple : le rôle du poil (organe) du loup dans les stratégies de prédations et de camouflage (fonction) qui va varier selon les conditions du milieu (forêt, neige, ...). Dans le cas de l'exaptation, c'est l'inverse, c'est l'organe qui pré-existe et qui crée la fonction. C'est le cas par exempe des plumes. Celles-ci avaient été sélectionnées à l'origine seulement pour leur fonction de thermorégulation mais, chez certaines espèces, elles vont rendre possible le vol. Ce phénomène n'est pas propre au vivant mais est aussi assez courant en histoire des techniques : > "l’être humain crée des dispositifs pour répondre à des demandes historiquement et culturellement situées, mais une fois ceux-ci massifiés, les usages qu’ils autorisent et le monde qu’ils ouvrent s’avèrent invariablement très différents de ce pour quoi ils avaient été initialement pensés." (Carnino & Heybergern, in. Triclot et al., 2024, p.152) Toute technique est le résultat d'un cycle d'adaptation et d'exaptation. Par exemple, le pétrole était initalement utilisé pour lubrifier les machines à vapeur avant d'être utilisé comme combustible au sein de moteurs (Auzanneau, 2015)[^auzanneau]. On peut dire que l'adaptation du pétrole au contexte de la machine à vapeur à permis d'exapter le moteur à combustion. Les exaptations permises par le déploiement d'une technique ne sont jamais compètement anticipables. Qui aurait pu prévoir la manière dont l'invention de la téléphonie et du smartphone allait changer nos sociabilités, notre rapport au travail, aux loisirs, etc. ? #### Autonomie de la technique ? Si la technique est le résultat de cycles d'adaptation et d'exaptation, alors nous ne pouvons pas complètement la maîtriser et on peut dire qu'elle jouie d'une certaine indépendance. La technique n'est pas socialement déterminée (mythe de l'inventeur et du génie), ce qui relèverait d'une vision environnementale de la technique. On peut alors être tenté·es de dire que la technique est **autonome**. On retrouve cette idée chez des grands penseurs techno-critiques comme Jacques Ellul et son "système technicien"[^ellul] ou chez Günther Anders et son concept d'"Obsolescence de l'homme"[^anders]. Ellul soutient qu'aujourd'hui, l'humain ne fait que s'adapter à un système technique qui ne répond qu'à ses propres logiques. Le système technicien tend vers plus d'efficacité, d'automatisation et de puissance, innovation après innovation. L'ensemble de nos activités sont désormais subordonnées à la technique (la culture, la politique, l'économie, ...). Si la technique le permet, la société s'en emparera forcément. Ce n'est pas anondin que ces réflexions interviennent dans un contexte de guerre froide, sous la menace de l'armes atomique. Chez Anders, ce développement de la technique mène à l'obsolescence de l'homme. La puissance des processus techniques dépasse notre capacité à nous figurer ses effets et ses conséquences : > « Nous sommes capables de fabriquer la bombe à hydrogène, mais nous n’arrivons pas à nous figurer quelles conséquences entraîneraient une guerre atomique. Mais justement, nous le "savons" seulement. Ce "seulement" veut dire que ce savoir qui est le nôtre est en fait très proche de l’ignorance. » (Anders, 1956) Ce n'est plus la machine qui s'adapte à l'humain mais l'humain qui s'adapte à la machine, il n'en est plus maître, il est devenu obsolète. Ce concept d'autonomie de la technique soulève néamnoins une question. Est-ce que la notion de milieu technique implique forcément de troquer le déterminisme de la technique par le social (instrumentalisme) par le déterminisme inverse c'est-à-dire le déterminisme absolu du social par la technique (absolutisme technique) ? --- :::danger **[En résumé : Élargir à d'autres échelles]** - L'apparition d'une technique est le résultat d'une articulation entre **tendances** (déterminants) et **faits** (imprévus, compromis entre les tendances et le milieu) - On ne peut pas réduire à un facteur unique mais il y a toujours une **multicausalité** - Cette ensemble de conditions qui rendent possible une technique constituent son **milieu associé** : infrastructures, social, politique, climatique, ... - Ce milieu permet à d'autres milieux et donc d'autres techniques d'émerger, dans un **cycle d'adaptations et d'exaptations** - Il y a une forme d'**autonomie de la technique** qui pose la question du déterminisme technologique ::: ### b/ Mi-lieu : S'intéresser aux relations (de constitutivité) Comme nous l'avons vu en biologie, à l'inverse de l'environnement, la notion de milieu est un concept relationnel. Cette notion nous invite à regarder au delà de la somme des parties (la voiture, la route, l'usager·ère, l'exploitation de pétrole, ...) et à regarder la relation qu'ils constituent (le mi-lieu). #### Constitutivité technique Le *milieu associé* de Simondon ne décrit pas juste la somme des objets et des conditions nécessaires pour qu'il soit adopté. Il décrit surtout le tissu de relations qui tient ces entités ensembles. Il faut faire la différence entre rapport et relation. Dans un rapport, les deux termes pré-existent à leur mise en rapport et peuvent exister en dehors de celui-ci. Dans une relation, les termes ne pré-existent pas à la relation mais ils adviennent en même temps que la relation. En biologie c’est l’exemple des chaînes trophiques. Il n'y a pas un état antécédent où les espèces existeraient chacune de leur côté. Leur mise en relation produit quelque chose de plus que la somme de ses termes. Supprimez un terme et vous entrainerez une cascade throphique qui reconfigure l’ensemble des relations du réseau (exemple : disparition des abeilles). Pour le dire simplement donc, dans un rapport 1+1=2 alors que dans une relation 1+1=3. Est-ce que quelque chose de similaire est observable avec les milieux techniques ? Oui et on dira que les techniques sont **constitutives des milieux** et qu'elle transforme les termes de la relation. <!--Par exemple, les techniques d'élevage industriel de volaille produisent autre chose que la mise en rapport des volailles avec des consommateurs de viande. Nous l'avons vu précédemment, elles transforment jusqu'à la structure même du poulet (ses os) mais aussi leur espace vécu (celui de l'élevage), elles transforment aussi notre rapport à la viande ainsi que les territoires que l'on habitent. --> Pour illustrer la constitutivité, on prend souvent l'exemple de l'échographie. Les travaux de Peter-Paul Verbeek[^verbeek] ont montrés que l'échographie à des effets constitutifs sur le foetus, les parents et la relation à l'enfant. Verbeek expose 3 grands effets contitutifs. <img style="max-height: 350px;" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/40/Medecine_Echographie.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Échographie d'un fœtus de neuf semaines. © Aoineko - licence CC BY-SA 3.0 </span> D'abord, l'échographie a tendance à donner à voir le foetus plus grand qu'il ne l'est, quasiment la taille d'un nouveau né (au lieu de 8,5cm à 11 semaines). On l'identifie donc plus facilement comme une personne. Ce n'est pas pour rien que les images d'échographies sont souvent utilisées dans les campagnes anti-avortement. L'échographie va aussi avoir pour effet de changer la relation parents-enfants à commencer par la relation à la mère. L'échographie est un examen médical et la mère va apparaître comme un environnement qu'il faut *surveiller* pour la bonne santé du foetus. Enfin, l'échographie change la relation exclusive entre la mère et l'enfant et va favoriser l'engagement du père. Les différents termes (foetus, mère, père) sont donc transformés par cette nouvelle relation permise par l'échographie. Un dernier exemple est celui de la VAR (*Video Assistant Referee*) dans le monde du football. La VAR permet à l'arbitre de faire appel à un arbitre assistant vidéo qui peut revisionner les captations vidéos du match. L'objectif lors de son introduction était de réduire les erreurs et les injustices grâce à des ralentis différés et à des points de vue variés. <img style="max-height: 350px;" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/fa/FC_RB_Salzburg_gegen_SK_Sturm_Graz_%282022-03-13%29_71.jpg "> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Arbitre vérifiant une action lors d'un match en Allemagne © Werner100359 - licence CC BY-SA 4.0 </span> La VAR est plus que la somme de ses parties (arbitres, joueurs, spectateurs), elle transforme l'activité même du foot. Elle va d'abord avoir des effets sur les spectateurs. On pense par exemple au match France-Tunisie en novembre 2022 où la France arrache une égalisation dans les arrêts de jeu. Le but va être annulé par la VAR, alors que TF1 avait déjà rendu l'antenne, impliquant une défaite de la France. C'est l'expérience du spectateur qui est modifée, sa célébration se retrouve suspendue jusqu'à validation. La VAR décale l'émotion et l'explosion immédiate. L'expérience des arbitres est aussi affectée. On s'est rendu compte qu'avec la VAR, ces derniers ont tendance à juger plus sévèrement des fautes car le visionnage des ralentis des actions a un effet cognitif sur eux. Les arbitres vont aussi avoir tendance à ne plus s'engager sur les hors-jeux quitte à laisser filer du temps de jeu virtuel avant d'être rectifié par la VAR. Par ailleurs, la VAR n'a pas supprimé les erreurs d'arbitrage ni les controverses. Elle n'a fait que décaler l'injustice et les débats. Certes, la précision de l'arbitrage s'est trouvée améliorée, mais ce n'est pas ça le plus intéressant. Le plus intéressant c'est que l'introduction de la VAR à transformée le football en changeant la relation entre arbitres, joueurs et spectateurs. Elle n'est donc pas une solution technique aux erreurs d'arbitrages qui se substituerait à l'arbitrage humain mais elle est constitutive d'une autre manière de jouer au foot. #### La suppléance plutôt que la substitution Quelles implications à cette constitutivité technique des milieux ? D'abord, c'est parce que la technique est constitutive qu'elle **n'est pas neutre**. On peut également dire qu'il n'y a jamais de simple **substitution** technique qui soit neutre. Dans le sens où substituer signifierait changer un moyen technique par un autre sans changer les finalités. Autrement dit on ne peut pas remplacer une technique par une autre sans changer de milieu. Dans une logique de substitution, remplacer le livre par une liseuse électronique, ou remplacer l'écriture manuscrite par l'écriture sur ordinateur, n'aurait pas d'autres effets que d'améliorer ou permettre de nouvelles fonctionnalités (stockage, lien hypertexte, copier-coller, ...). Cela serait nier les effets de milieux que ce remplacement va engendrer. <div class="two-column-layout"> <img style="max-height: 250px;" class="center" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/58/Picture_book_1866.jpg"> <img style="max-height: 250px;" class="center" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/24/Page_sur_iPad.jpg/1586px-Page_sur_iPad.jpg"> </div> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ À gauche, Livre publié en 1866 © Médéric Boquien - CC BY-SA 2.0 | À droite, Affichage en double page sur iPad © Codex - CC BY-SA 3.0 </span> <br></br> Par exemple l'apparition de distractions lors de la lecture par des notifications, ou l'impact de la correction automatique sur notre rapport à la grammaire. La substitution est souvent associée au solutionnisme technologique. Bien souvent l'introduction d'une "solution" ne résoud pas le problème fixé à l'origine mais vient en créer de nouveaux (addiction au numérique, dépendance à de nouvelles infrastructures numériques, ...). À la substition, nous préférerons la notion de **suppléance**. La suppléance reconnait les effets de milieux. L'idée n'est plus de chercher absolument à remplacer un objet par un autre mais de voir dans l'introduction d'un objet, la production d'une transformation. La suppléance prend acte que l'introduction d'une technique va à la fois ouvrir des possibles (stockage, taille, etc.) mais en fermer d'autres (unicité du support de lecture, possibilité d'anoter de manière manuscrite). La constitutivité technique et la suppléance sont donc plus proche d'un modèle **"possibiliste"**[^blache] que d'un modèle "déterministe". Les techniques ne déterminent pas par essence une certaine trajectoire sociétale. Par contre, les techniques rendent possibles certaines trajectoires plutôt que d'autres. #### Avance de la technique Les effets de suppléances ne sont jamais complètement anticipables. Les techniques introduites sont constitutives de nouveaux milieux et de nouvelles finalités mais nous ne pouvons pas les connaître avec exactitude à priori, avant que la relation existe. Il n'y a donc pas de déterminisme social de la technique, c'est-à-dire que ne maîtrisons pas les trajectoires technologiques et les effets qu'elles ont sur les sociétés. Mais pour autant il n'y a pas non plus de déterminisme technologique absolu, c'est-à-dire que nous gardons une certaine capacité d'agir sur la technique. Seulement, nous avons toujours un léger retard sur la technique, ou disons plutôt qu'il y a une **avance de la technnique** : > « La technique est simultanément un opérateur d’ouverture et de restriction de nos possibilités d’action et de pensée. Utiliser, choisir une technique, c’est s’ouvrir à un mode d’expérience particulier, et donc renoncer à d’autres modes d’expérience, en prenant connaissance de ce renoncement – sur le mode d’un sentiment de perte – après coup. En raison de cette constitutivité de la technique dans nos milieux, il y a une avance de la technique sur ce que nous pensons et voulons faire d’elle lorsque des « innovations techniques » apparaissent dans nos vies : nous raisonnons à court terme en invoquant l’utilité et la satisfaction de besoins, alors que sur les moyens et longs termes ce sont de nouveaux désirs, de nouvelles fins et de nouvelles contraintes qui apparaissent (voir la notion d’exaptation dans le chapitre 5). » (Pierre Steiner, in Triclot et al., p. 185) Cela ouvre sur plusieurs interrogations : Comment naviguer avec cette avance de la technique alors que nous sommes nous-même pris dans la technique ? Mais aussi : quel monde rend-on possible telle ou telle technique et est-ce que ces mondes se valent tous ? --- :::danger **[En résumé : S'intéresser aux relations]** - Les termes de la relation ne **pré-existent pas** à la relation - La technique est plus que la somme de ses parties, elle est **constitutive des milieux et de notre expérience humaine** - La constitutivité tient ensemble les moyens et les fins : la technique n'est donc **pas neutre** - Il n'y a pas de substitution technique à milieu équivalent ; mais toujours des effets de **suppléance qui ouvrent ou ferment des milieux**. - Il y a toujours une **avance de la technique**, sur un modèle possibiliste plutôt que déterministe ::: ### c/ Au milieu : Faire preuve de réflexivité La troisième propriété des milieux est une conséquence directe de la deuxième. Si il y a constitutivité des milieux, alors nous sommes nous même, humain·es, toujours *"au milieu"* des milieux. Autrement dit, on ne peut pas s'extraire de notre milieu. C'est ce qu'on observe déjà chez le vivant non-humain. On peut reprendre le célèbre exemple de la tique chez von Uexküll (mais on aurait aussi pu reprendre l'abeille). La tique ne fait pas que subir les phénomènes naturels (vents) mais elle est aussi actrice. Bien qu'elle ne voit ni les formes ni les couleurs, sa perception du monde n'est pas nulle. Elle est seulement réduite à sa capacité à sentir la présence d'acide butyrique, qui révèle la présence d'une proie potentielle. Lorsqu'elle repère l'odeur d'acide, elle se laisse tomber sur sa proie et se dirige ensuite au toucher pour trouver un endroit sans poils. On le voit bien, les relations dans lesquelles la tique est engagée influencent radicalement sa manière de perçevoir son milieu. #### Technique anthropologiquement constitutive Il en est de même pour l'humain que pour la tique, à la différence que nous sommes instrumenté·es par la technique. On perçoit certes notre monde à travers nos organes biologiques mais aussi à travers nos médiations techniques. C'est la thèse de la "technique anthropologiquement constitutive" : > "L’outil – bien utilisé et bien conçu − devient plutôt transparent ; sa préhension – s’il y en a une − est ressentie comme extension du corps sentant et agissant (Lenay, 2006). L’aveugle perçoit le monde au bout de la canne ; le conducteur perçoit la texture de la route avec les roues (Merleau-Ponty, 1945, p.167)." (Steiner, 2010, p.16)[^steiner] C'est aussi l'exemple des techniques d'écriture que nous avons vu précédemment. Les techniques d'écriture changent notre manière de penser et la rend possible. C'est pareil en ce qui concerne notre rapport au temps. La manière dont on se représente le temps et dont on en fait l'expérience, est largement définit par la technique (la montre, le chronomètre, le calendrier, le réveil, ...). L'historien des techniques Lewis Mumford a notamment montré que l'invention de l'horloge a complètement reconfiguré notre rapport au temps et permis l'essor de l'industrie[^mumford]. La technique n'est pas que le produit de l'intelligence humaine mais c'est elle qui rend la possible. On ne peut pas penser, ni sentir, en dehors de la technique. On ne peut donc pas avoir un point de vue extérieur sur nos milieux, parce qu'on les observe toujours depuis le milieu. Il n'y a pas de position de surplomb. Cela nous oblige à faire preuve de réflexivité quand on travail sur les milieux. Si notre manière de nous rapporter au monde et de nous le représenter est constitué par la technique, alors il nous faut constamment interroger nos représentations du monde et nos outils de connaissance. #### Attachements et Héritages Un autre concept utile pour penser les effets de la constitutivité technique sur l'humain est la notion d'attachement. Puisque que nous sommes techniquement constitués, on peut dire que nous sommes attaché·es à la technique. L'**attachement** est un concept issue de la sociologie pragmatiste. Il peut être entendu, selon Antoine Hennion, dans deux sens[^hennion]. C'est à la fois : > « ce qui nous tient, ce à quoi nous tenons » (Antoine Hennion, 1993) Le philosophe Alexandre Monnin[^h&f], reprend ce terme d'attachement pour parler de la relation que nous entretenons avec la technique aujourd'hui. Nous sommes à la fois : - attaché·es, au quotidien, aux milieux techniques que l'on habite sous la forme de dépendances (dépendance à l'agriculture, aux mobilités carbonées, au smartphone) - *Ce qui nous tient* - mais aussi, attaché·es par notre relation à ces milieux parce qu'ils sont constitutifs de nos normes et de nos valeurs (l'accès universel à tous les produits n'importe où, la liberté individuelle de déplacement, la communication et l'accès à l'information instantanée) - *Ce à quoi nous tenons*. La notion d'attachement va de pair avec celle d'**héritage**[^h&f]. On hérite collectivement de toutes ces médiations, de ces milieux techniques et des relations d'attachements qu'ils constituent. Nous ne pouvons pas nous en défaire si facilement car cela supposerait de redéfinir la relation. Par exemple, nous héritons de l'élevage intensif qui nous permet de nourrir de grandes quantités d'humains. Mais le renoncement à la viande n'est pas si évident. D'abord parce que le modèle de l'élevage fait tenir économiquement des régions entières voir parfois des pays, en plus de nous nourrir. Mais aussi parce que de nombreuses personnes tiennent à ce régime alimentaire. Le travail de réflexivité est donc absolument nécessaire si nous voulons nous désattaché de l'élevage intensif. Selon les auteurs d'*Héritage et Fermeture*[^h&f], toute démarche de transformation de nos milieux techniques doit commencer par la réalisation d'une enquête pragmatiste sur nos attachements : à quoi est-ce que nous tenons ? comment sommes nous tenus par ce milieu ? On en revient à la formule de Victor Petit : > "tandis que pour changer d’environnement, il suffit de le modifier, pour changer de milieu, il faut également se modifier soi-même ou changer ses normes" (Petit, 2024, p.84-85)[^manuel-conception] --- :::danger **[En résumé : Faire preuve de réflexivité]** - Comme la technique est constitutive, il n'y a **pas de point de vue extérieur**, on est toujours pris au milieu des milieux techniques - On peut dire que nous sommes **attaché·es** aux milieux techniques (ils nous tiennent et nous y tenons) - Nous **héritons collectivement des milieux** et d'une miriade d'attachements - Changer de milieux nécessite de se **changer soi-même** - Cela suppose de faire preuve de **réflexivité** ::: ### d/ Milieux : Normativité des milieux techniques La dernière propriété que nous allons voir est celle de la normativité des milieux techniques. Elle découle encore une fois de la propriété précédente. La constitutivité de la technique nous dit que les parties engagées dans une relation technique sont transformées par cette relation. Nous en avons conclus que nous étions tou·tes pris·es au milieu des milieux. À ce titre il y a donc autant de milieux techniques que d'individus. C'est ce qu'Uexküll montrait en biologie, en expliquant que le monde perçu par l'abeille n'est pas le même que celui perçu par la tique, par le chien ou par l'humain. La conséquence est que chacun de ces milieux est chargé de différentes normes et valeurs. #### Pluralité des normes et communs C'est pareil pour les milieux techniques. Chaque milieu technique est chargé de normes et de valeurs différentes. Une personne propriétaire d'une maison avec jardin ne partage pas le même milieu technique que quelqu'un vivant dans un logement social mal isolé et sur-occupé. Là où le premier peut jouir d'un espace extérieur privé, le second peut vouloir investir l'espace public pour ses besoins de sociabilisation ou de répis. Leur rapport à l'espace public/privé est différent du fait de leur milieu technique (entre autre). Il faut prendre en compte cette pluralité de normes et de valeurs. Cela pose la question des conflits de milieux. Comment habiter collectivement des mêmes *lieux* alors que nous sommes pris dans des *milieux* différents ? Pour reprendre notre exemple, quelle forme donner aux espaces publics pour accueillir la diversité normative de la société ? C'est la question que pose aussi le handicap. Le handicap n'est pas une situation "*a-normale*". Le handicap révèle la diversité des normes au sein de la société, qui diffèrent d'une norme arbitraire dominante, considérée comme étalon pour l'humanité. Cette "norme" est toujours relative et mouvante et il n'existe pas de tel étalon. On peut distinguer deux attitudes face à cette question du handicap : - soit les personnes en situation de handicap subissent une injonction à s'adapter à cette norme unique (ex : exosquelettes, lunettes pour dyslexiques, ...) sans remise en question des milieux ; - soit on recompose les milieux de sortes d'inventer de nouvelles normes capables d'accueillir cette pluralité (ex : les politiques d'accessibilité en ville, sur les interfaces numériques, des typographies adaptées à la dyslexie, ...) C'est la question qu'on doit se poser lorsqu'on intervient sur un milieu technique. Même si ce n'est jamais complètement anticipable, est-ce le milieu technique qui est rendu possible par notre intervention, va permettre à de nouvelles normes de s'exprimer et d'émerger ? ou au contraire restreindre la possibilité de faire commun, c'est-à-dire de croiser les milieux et les normes au sein d'un **milieu en commun** ? > « Les milieux ne sont pas seulement traversés de normes et de valeurs – c’est forcément toujours le cas –, mais ils sont plus ou moins à même de permettre un jeu avec les normes et les valeurs, l’invention de normes et de valeurs nouvelles face au changement, ou la composition de normes et de valeurs nouvelles à la croisée entre les milieux » (Mathieu Triclot, 2024, p.67) Bien souvent, c'est l'inverse que l'on va observer : une norme qui va en écraser d'autres par uniformisation (la disparition de l'espace public au profit de l'espace privé, le validisme et l'injonction à s'adapter pour les personnes en situation de handicap, ...). #### Scalabilité et uniformisation Ce modèle d'uniformisation radicale, c'est celui qui est à l'oeuvre avec l'industrialisation. On peut définir l'industrialisation par la notion de **scalabilité** proposée par Anna Tsing[^tsing]. La scalabilité, c'est quand un changement quantitatif entraîne une transformation qualitative du milieu (Carnino & Heyberger, 2024, p.155). Par exemple, ça n'est pas pareil d'élever 10 cochons que d'engraisser mille porcs dans un "hôtel à cochon"[^hotel-cochon]. Les effets sur les milieux ne sont pas de nature comparables. La scalabilité est l'illustration même de la vision environnementaliste. Elle suppose qu'il existe une solution optimale, reproductible partout à l'identique, une sorte de *One Best Way*. Elle vise à : > « uniformiser le milieu, rendre les individus interchangeables, contrôler l’ensemble des paramètres, maintenir un état stable, reproductible quelles que soient les conditions locales. » (Triclot, 2024, p. 69) Dans ses travaux, Tsing va montrer que la scalabilité est constitutive du modèle colonial de la plantation. Elle propose le terme de ***plantationocène*** pour décrire cette économie de la plantation, caractérisée par l'extension européenne dans les colonies, l'accaparemment des terres, l'uniformisation des cultures et l'exploitation des travailleur·euses colonisé·es. <img style="max-height: 350px;" src="https://www.terrestres.org/wp-content/uploads/2023/02/People_with_baskets_and_sacks_pick_cotton_on_a_plantation._Coloured_lithograph_after_J.R._Barfoot.jpg.webp "> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Planche extraite de James Richard Barfoot, Progress of Cotton, 1840 </span> #### Relativité du progrès Les défenseurs les plus ardues de la colonisation tentent, parfois, de venter les vertues qu'aurait eu la diffusion du modèle occidental et de la plantation, pour les territoires colonisés. Les colons auraient, grâce à leurs innovations, amené le progrès et la modernité sur des territoires techniquement en retard. En réalité, les colons sont venus plaquer leur normes et leurs valeurs au dépend des milieux et des relations qui pré-existaient. On peut citer ici, le penseur anticolonialiste Aimé Césaire : > « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer. [...] On m’en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d’hectares d’oliviers ou de vignes plantés. > > Moi, je parle d’économies naturelles, d’économies harmonieuses et viables, d’économies à la mesure de l’homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières. » (Aimé Césaire, 1950)[^cesaire] L'accès à des réseaux routiers, des canaux et de chemins de fer peut paraître être un progrès du point de vue du colon, mais du point de vue du colonisé, c'est une violence qui vient écraser son milieu de vie. **Le progrès donc est toujours relatif aux milieux mais il n'est jamais absolu.** Et l'imposition d'une norme au dépend de celles pré-existante ne pourrait encore moins être qualifié de progrès. Ça n'a donc pas de sens de parler de progrès technologique sans le situer dans un milieu et un régime de valeurs. On peut prendre un autre exemple avec l'invention de la machine à laver. Celle-ci est souvent présentée comme un progrès technologique qui a permis un gain de temps majeur et qu'on associe à la libération de la femme des tâches ménagères. Évidemment, aujourd'hui, aucun·e de nous ne souhaiterait retourner à l'époque du lavoir. La machine à laver nous apparaît bien comme un progrès. Mais est-ce vraiment le cas ? Avant l'ère industrielle, la plupart des vêtements ne se lavaient pas car ils n'étaient tout simplement pas lavables. On les brossait seulement. *« Seul le linge blanc (souvent possédé en grande quantité, comme le montrent les inventaires après-décès Thuillier 1969) était traditionnellement lavé à la cendre et à l’eau deux à quatre fois l’an, lors de rassemblements collectifs qui rythmaient la vie des femmes durant parfois une semaine. »* (Carnino & Heyberger, in. Triclot et al., 2024, p.163). Au XIXe siècle, l'émergence du tissu synthétique coïncide avec le courant hygiéniste qui pose une injonction à bouillir le linge. Cela va transformer notre rapport au propre et au sale (Vigarello, 1985)[^vigarello] en développant une attention plus accrue à la propreté. Si on avait suggéré aux femmes du XVIIIe siècle de renoncer au temps social que constituait le temps de la lessive et de le remplacer par une tâche, solitaire, hebdomadaire d'entretien et de nettoyage beaucoup plus poussé des vêtements, il n'est pas certain que cela aurait été perçu comme un progrès. Sans compter la nécessité de l'achat de la machine, de son entretien, sa réparation, etc. La comparaison de l'efficacité sociale entre les techniques de nettoyage de la Renaissance avec celles des Trente glorieuses n'a donc pas beaucoup de sens. La société a changée, les milieux techniques ne sont plus les mêmes. La pratique du lavoir n'est plus adaptée aux normes de notre société. #### Seuil de contre-productivité et paradoxe de Jevons La scalabilité d'une technologie peut avoir de véritables effets contre-productifs sur la problématique qu'elle cherchait initialement à résoudre. Dans ses ouvrages *Némésis Médicale* (1975) et *Énergie et équité* (1973), le penseur technocritique Ivan Illich élabore le concept de **seuil de contreproductivité**. Illich travaille en particulier sur le système de santé et sur l'automobile. Il montre dans ses travaux que ces systèmes techniques se sont tellement développés de manières industrielle qu'ils nuisent aujourd'hui à leur propre raison d'être. Il fait le constat que la médecine moderne nuit à la santé ou encore que la voiture ralenti nos déplacements. Pour le cas de la voiture, Illich propose le concept de vitesse généralisée. Il explique, avec André Gorz, qu'en prenant en compte le temps que nous passons dans les embouteillage, le temps passé à entretenir notre voiture, à travailler pour pouvoir nous payer une assurance, l'essence, les travaux de maintenance, le coût des infrastructures, etc., la voiture n'irait pas beaucoup plus vite qu'un vélo. Au contraire, plus la vitesse d'une voiture serait rapide, plus cela ralentirait sa vitesse vitesse généralisée. Ces hypothèses seront confirmée plus tard par l'ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy estimant la vitesse moyenne d'une voiture, comme celle d'un vélo, aux alentours de 14km/h et moins[^dupuy]. <img style="max-height: 400px;" src="https://books.openedition.org/pur/file/50874/tei/img-4.jpg/download/1500"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Vitesse, Vitesse moyenne et vitesse généralisée (par Frédéric Héran - <a href="https://books.openedition.org/pur/50874">Source</a>) </span> Une autre manière d'illustrer ce phénomène de contre-productivité liée à la scalabilité d'une technologie, c'est ce qu'on appelle l'effet rebond, ou le paradoxe de Jevons. > "Le paradoxe de Jevons énonce qu'à mesure que les améliorations technologiques augmentent l'efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer. En particulier, ce paradoxe implique que l'introduction de technologies plus efficaces en matière d'énergie peut, dans l'agrégat, augmenter la consommation totale de l'énergie. Il s'agit du cas le plus extrême de l'effet rebond."[^jevons] Cela est aussi valable dans le cas de l'automobile avec les multiples exemples bien connus d'effet rebond lorsque pour résoudre un problème de circulation, on se contente de construire de nouvelles voies pensant que cette plus grande efficacité soulagera le traffic. En realité, cette nouvelle capacité exapte un usage encore plus accru et généralisé de l'automobile. [^jevons]: https://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_Jevons <img style="max-height: 400px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/35065409/original_8ffc020b6ddf17b6f5e73bb8140be14f.jpg?1741390173?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Exemple de la côte d'Alexandrie en Égypte avant et après l'extension de la capacité d'accueil de la route côtière (<a href="https://x.com/CarsRuinedCity/status/1677005785862406144/photo/1">Source</a>) </span> #### Prolétarisation technique Un dernier effet normatif de la technique, lié à l'uniformisation des milieux, est la **prolétarisation technique**. Quand on développe des mêmes solutions, partout identiques, cela peut se faire au dépend des savoirs et savoir-faire locaux. C'est ce qu'on avait vu précédemment avec l'exemple des révoltes luddites, lorsque des ouvriers ont refusés d'être dépossédés de leurs savoirs-faire sur leur outil de travail. La scalabilité suppose un minimum d'automatisation pour pouvoir passer à l'échelle. Cette automatisation se fait au prix de l'autonomie des individus et de leur savoir-faire. Un autre exemple est celui de la différence entre thermostat et la cheminée[^roussilhe] : - Avec la cheminée, il est nécessaire de se préoccuper de son milieu. Il nous faut connaître la forêt qui nous entoure, les rythmes de croissance, les espèces qui la compose, ce qui suppose aussi de prendre soin de la ressource. En sommes, le milieux technique constitué par la cheminée suppose un engagement de l'individu et des relations complexes avec son milieu. - À l'inverse, avec le thermostat, on a délégué la production de chaleur à d'autres acteurs : le fournisseur et les experts. L'individu n'a plus besoin de se préoccuper de la ressource, d'entretenir sa chaudière, il n'en est d'ailleurs pas en capacité. Le thermostat est une *boîte noir* et son propriétaire ne *"développera peu ou prou de savoirs techniques vis-à-vis de l’appareil qui a été conçu"* (Roussilhe, 2020)[^roussilhe]. Pour des populations en situation de précarité, cette perte de savoir peut être particulièrement mal vécue lors de crises énergétiques. Le manque de savoirs sur leur milieu technique ne leur permet pas de comprendre les variations de prix, ni d'agir dessus. Elles sont prolétarisées. Le résultat, c'est une perte d'autonomie des individus, c'est-à-dire un appauvrissement de leur capacité d'agir sur leur milieu, ce qui n'est pas sans poser des questions démocratiques. Nos connaissances de nos milieux techniques s'appauvrissent de plus en plus ce qui appauvrit les relations que nous entretenons avec eux (incapacité à réparer un smartphone, à comprendre le fonctionnement d'un compteur linkee, à utiliser des outils numériques pour certain·es, ...). Le philosophe Bernard Stiegler parle de **prolétarisation généralisée** (Stiegler, 2010) face à l'accélération de l'automatisation. Il ne s'agit pas de retourner à la cheminée, ce qui aurait un impact environnemental désastreux et ne serait probablement pas possible à 8 milliards ne serait-ce qu'en terme d'accès à la ressource. Il s'agit plutôt de se demander comment regagner en savoirs et en capacité d'agir sur nos milieux énergétiques, en particulier, et sur nos milieux techniques, en général ? Comment nous **déprolétariser** ? #### Soutenabilité forte et Technologies zombies La démarche de prise en compte des milieux techniques nous oblige à élargir toujours plus les échelles. Au bout du compte, tout milieu technique semble s'inscrire dans un milieu encore plus large, une sorte de milieu des milieux : le système terre. Pour résumer, ce dernier prend la forme d'un système semi ouvert, caractérisé principalement par : des flux d'énergie (principalement énergie solaire - 99%) et des flux de matières. <img style="max-height: 400px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/35196026/original_e791baeed4b7bdbd48576a9f10a3fcd8.png?1741817150?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ J. Halloy, P. Chatzimpiros F. Garner, T. Gregor, Interdependent biophysical constraints </span> Le vivant s'est développé dans depuis 3,5 milliards d'années dans ce milieu qu'est le système terre. Il fonctionne à basse puissance (= flux d'énergie par unité de temps), notamment avec la photosyntèse, et est constitué principalement de 6 élements que sont le Carbone, l'Hydrogène, l'Oxygène, le Phosphore et le Soufre (selon l'acronyme : CHNOPS). Ces propriétés lui permettent de s'insérer parfaitement dans les cycles bio-géochimiques terrestres qu'il a contribué à instaurer. <img style="max-height: 400px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/35196313/original_dddd6c9528fa24d18eaa2fce19ad263f.png?1741817542?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Hanel, R. A., et al., "The Nimbus 4 infrared spectroscopy experiment: 1. Calibrated thermal emission spectra." *Journal of Geophysical Research* 77.15 (1972): 2629-2641. </span> À l'inverse, nos technologies, elles, fonctionnent à hautes puissances (grande quantité d'énergie par petite unité de temps) et dépendent de flux de matières non renouvelables. Seule les énergies fossiles sont capables de libérer les puissances nécessaire à la tranformation de ces matières premières. Les combustibles fossiles ne sont que des stocks d'énergie solaire mais à l'échelle où nous les consommons, ils ne sont absolument pas renouvelables. <img style="max-height: 400px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/35196085/original_36ebff276c9aa1c7bb987e1462097395.png?1741817203?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Description (<a href="">Source</a>) </span> Nos technologies "modernes" sont donc incompatibles avec les cycles biogéochimiques terrestres. Le physicien José Halloy propose de distinguer la *soutenabilité faible* de la *soutenabilité forte*. La soutenabilité forte s'intéresse aux très grandes échelles de temps (plusieurs centaines d'années) contre quelques décennies en soutenabilité faible. Selon cette notion, la quasi totalité des technologies que nous utilisons au quotidien ne sont pas soutenables au sens fort du terme : pas plus les voitures électriques que les voitures électrique. José Halloy propose le terme d'appeler ces technologies des ***technologies zombies***[^halloy] car même si nous continuons de les utiliser, elles sont dans un sens, déjà mortes. <img style="max-height: 400px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/35196340/original_3e03393fa86e62ddad4928f8e6689863.png?1741817551?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ José Halloy </span> --- :::danger **[En résumé : Normativité des milieux techniques]** - Il y a autant de milieux techniques que d'individus (**pluralité des milieux**) - Les milieux sont toujours porteurs de **normes et de valeurs** - L'**uniformisation** et la **scalabilité** s'opposent à la construction de **milieux communs** en imposant un unique régime de normes - Le **progrès est relatif** au milieu, il n'est pas absolu - La scalabilité peut entraîner une **prolétarisation technique** (des savoirs) ::: ## Conclusion Nous avons commencé cet exposé en rappelant 4 préjugés sur la technique : son intentionnalité humaine, sa neutralité, son extériorité et son essentialisation. Nous avons montré que ces préjugés relevaient d'une perspective environnementale sur la technique. À cette perspective, nous avons opposé la notion de milieu : à la fois centre et périphérie, intérieur et extérieur, toujours relatif et jamais absolu. On pourrait résumer ce que cette notion nous a apportée en répondant aux 4 préjugés que nous avions identifiés : 1. Intentionalité humaine derrière la technique ? - Il n'y a pas de déterminisme social de la technique car il y a toujours plus de choses et d'entités qui se cachent au-délà l'objet et qui jouent dans l'émergence d'un milieu technique - Il faut toujours aller chercher ces causes et ces entités agissantes 2. Neutralité de la technique ? - Il n'y pas de neutralité de la technique par ce qu'elle est constitutive des milieux, c'est-à-dire qu'elle transforme les termes de la relations. - Il faut toujours regarder la relation d'abord, plutôt que les termes séparemment 3. Extériorité de la technique ? - Il n'y a pas d'extériorité de la technique car elle est avant tout constitutive de l'humain, elle est la condition de notre intelligence et de notre capacité à nous représenter notre milieu. La technique est toujours extérieur et intérieur. - Il faut toujours faire preuve de réflexivité 4. Essence de la technique (progrès/effondrement) ? - Il n'y a pas d'essence de la technique car les milieux techniques sont normatifs. Il y a toujours des conflits de valeurs du fait de la pluralité des milieux. La transformation d'un milieu peut soit augmenter l'autonomie des individus, soit leur aliénation/prolétarisation. Elle peut prendre soin des milieux ou engendrer des ruines, dans une forme de zombification. - Il nous faut toujours interroger les conflits de valeurs et normes Dis autrement, et si il n'y avait qu'une phrase à retenir : > « Les milieux imposent de changer d’échelle, de scruter les relations et leurs effets constituants, y compris pour nous-mêmes, à ne pas esquiver les conflits de valeurs . » (Triclot, 2024, p.72) [^petit-1]: Victor Petit (2015), *L’éco-design : design de l’environnement ou design du milieu ?*, Sciences du Design, n° 2, p31-39. [(consultable ici)](https://doi.org/10.3917/sdd.002.0031). [^leroi-gourhan-1]: André Leroi-Gourhan (1945), *Milieu et technique*, Albin Michel [(consultable ici)](https://monoskop.org/images/0/00/Leroi-Gourhan_Andre_Milieu_et_techniques.pdf) [^friedman-1]: George Friedman (1950), *Où va le travail humain ?*, Gallimard [^von-uexkull]: Von Uexküll (1934), *Mondes animaux et monde humain suivi de La théorie de la signification*, traduction français, Éditions Denoël (1965) [(consultable ici)](https://monoskop.org/images/f/f2/Uexkuell_Jakob_von_Mondes_animaux_et_monde_humain.pdf) [^manuel-conception]: Triclot et al. (2024), *Concevoir par les milieux. Manuel de conception technologique*, Éd. Matériologiques [(consultable ici)](https://hal.science/PEUTBM/hal-04590726v1) [^tendance]: Nous avons déjà abordé cette notion dans le cours S1 à propos du propulseur. Nous y reviendrons aussi plus tard dans ce cours. [^triclot]: Ces 4 propriétés des milieux sont reprises à la classification réalisée par Mathieu Triclot[^manuel-conception] [^leroi-gourhan-2]: André Leroi-Gourhan (1943), *L'homme et la matière*, Albin Michel [^strabon]: On trouve les premières mentions du moulin à aube dans l'ouvrage *Geographica* par le géographe grecque Strabon au 1er siècle après. J.C. [^gimpel]: Jean Gimpel (2002) [1975], *La Révolution industrielle du Moyen Âge*, Seuil. [^MEOT]: Gilbert Simondon (1958), *Du mode d'existence des objets techniques*, Éditions Aubier-Montaigne [(consultable ici)](https://monoskop.org/images/2/20/Simondon_Gilbert_Du_mode_d_existence_des_objets_techniques_1989.pdf) [^gould-vrba]: Stephen Jay Gould Jay & Elizabeth Vrba (1982), *Exaptation, a missing term in the science of form*, Paleobiology 8. [^auzanneau]: Mathieu Auzanneau (2015), *Or noir, la grande histoire du pétrole*, La Découverte [^ellul]: Jacques Ellul (1977), *Le Système technicien* [^anders]: Günther Anders (1956), *L'Obsolescence de l'homme* [(consultable ici)](https://monoskop.org/images/a/a5/ANDERS_Gunther_-_1956_-_L%27obsolescence_de_l%27homme_Sur_l%27%C3%A2me_%C3%A0_l%27%C3%A9poque_de_la_deuxi%C3%A8me_r%C3%A9volution_industrielle.pdf) [^verbeek]: Peter-Paul Verbeek (2008), *Obstetric Ultrasound and the Technological Mediation of Morality: A Postphenomenological Analysis*, Human Studies, vol.31, p.11-26. [^blache]: Le modèle possibiliste est défendu par le géographe Paul Vidal de la Blache tandis que le terme "possibilisme" a été crée par Lucien Febvre dans *La Terre et l’évolution humaine* (1922) [^steiner]: Pierre Steiner (2010), *Philosophie, technologie et cognition : état des lieux et perspectives*, Intellectica. vol.53 n°54 p7–40. [(résumé par Stéphane Crozat disponible ici)](https://aswemay.fr/co/these-tac.html) [^mumford]: Lewis Mumford (1934), *Technique et Civilisation*, Harcourt [^hennion]: Antoine Hennion (1993), *La Passion musicale : Une Sociologie de la médiation*, Seuil [^h&f]: Emmanuel Bonnet, Diego Landivar & Alexandre Monnin (2021) *Héritage et Fermeture. Une écologie du démantèlement*, Éditions Divergences [^tsing]: Anna Tsing (2017), *Le Champignon de la fin du monde*, La Découverte. [^hotel-cochon]: Victor Mottin (2022), *En Chine, une méga-ferme porcine de 26 étages va démarrer sa production*, Usbek & Rica [(consultable ici)](https://usbeketrica.com/fr/article/en-chine-une-mega-ferme-porcine-de-26-etages-va-demarrer-sa-production) [^cesaire]: Aimé Césaire (1950), *Discours sur le colonisalisme* [^vigarello]: George Vigarello (1985), *Le Propre et le sée. L'hygiène du corps depuis le Moyen Age*, Seuil [^dupuy]: Yves Debouverie, Jean-Pierre Dupuy (1974) L’automobile chronophage, CEREBE ([consultable ici](http://www.association-serge-antoine.org/wp-content/uploads/2016/03/P11-PDF.pdf)) [^roussilhe]: Pour explorer plus en profondeur cet exemple, je conseille l'article de Gauthier Roussilhe (2020), *Une erreur de "tech"* [(consultable ici)](https://gauthierroussilhe.com/articles/une-erreur-de-tech#techniques-et-technologies) [^halloy]: Une récente interview de José Halloy, par Nathalie Trussart et Grégoire Wallenborn, pour en apprendre plus sur les notions de technologies zombies et de soutenabilité forte : https://secouezvouslesidees.cesep.be/articles/2025/01/svi129_06/