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title: S2 — Technosphère
date: 2026-01-19
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# S2 - Technosphère : élargir notre regard sur la technique
<div style="text-align:center;"><img style="width:100%;" src="https://pbs.twimg.com/media/GfzWtl5W0AAPqWK?format=jpg&name=small"></div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Démantèlement des bateaux cargo à Chittagong au Bangladesh (© National Geographic - via <a href="https://x.com/Jordan_W_Taylor/status/1872607485426901316">ce thread sur X</a>) </span>
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**Objectifs de la séance :** Ce cours vise à élargir le regard que l’on porte sur la technique, au-delà des simples objets de notre quotidien et des récits d’inventions. Le cours s'intéresse à la technosphère et interroge les conditions qui rendent possible la genèse, le fonctionnement et l’évolution des systèmes techniques.
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**Détails :**
[TOC]
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**Rappels de cours :**
- Quels sont les 4 clichés de la techniques que nous avons identifiés ?
- Quelles dérives résultent d'une telle approche de la technique ?
- Quelle est la différence entre environnement et milieu ?
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## 1. Quelques interrogations
Commençons à effriter les clichés sur la technique avec cette idée qu'elle ne serait que le simple résultat d'inventions de grands génies et inventeurs. On se figure tou·tes bien l'image du savant-fou, bien souvent un homme blanc cis, plus intelligent que la moyenne et qui va faire une découverte inédite, au fin fond de son laboratoire, avant d'en faire don à l'humanité en la diffusant dans le monde entier. Comment ce récit tient face à la longue histoire des techniques ?
### Le harpon à propulseur et la diffusions des techniques
Dans les années 1940, l'anthropologue français André Leroi-Gourhan s'intéresse aux conditions matérielles, culturelles et sociales d'apparition des techniques au sein des sociétés pré-historiques. Il étudie les circulations et la diffusion de ces technniques dans le monde.
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://journals.openedition.org/tc/docannexe/image/11137/img-3-small580.jpg">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartographie des routes de diffusion des techniques restituées sur l’aire Pacifique, Archéologie du Pacifique nord </span>
Dans son ouvrage *Milieu et Technique* (1945)[^leroi-gourhan-1] Leroi-Gourhan étudie par exemple le cas du propulseur. Il s'agit d'une arme de chasse permettant de projeter de longs projectiles de type sagaies sur des grandes distances. La vitesse du projectile est multipliée par 3 de sorte que les chasseurs peuvent se tenir à l'écart de leur proie. Les premières traces de propulseurs remontent au début du Magdalénien (-23 000 / -15 000 avant BP), en Europe. Ils sont alors obtenus à partir de bois de rennes ou d'ivoire de mammouths. On en trouve aussi des traces en mésoamérique (chez les peuples Aztèques, Tarasques, Mayas) et chez des peuples contemporains : en Arctique (Inuit, pêcheurs de phoques), chez les Kanaks en Nouvelle-Calédonie, ou encore chez les Amérindiens.
Leroi-Gourhan montre, en étudiant notamment des peuples asiatiques de la côte pacifique, que des cultures ne communiquant pas, adoptent pourtant des techniques parfaitement identiques sur le plan de la forme et du fonctionnement.
:::info
Q : Comment, des cultures ne communiquant pas, ont pu développer et adopter des techniques similaires ?
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Tout cela vient relativiser le modèle diffusionniste de la technique : Si les inventions techniques ne sont pas que le résultat d'une intention humaine posée à priori, qu'est-ce qui se joue d'autre dans l'émergence des objets techniques ? Comment l'expliquer ?
### L'histoire tourmentée de la télécommunication
Il ne suffit pas non plus qu'un objet soit techniquement "mature" pour qu'il se diffuse au sein des sociétés. Prenons l'exemple de la télécommunication. Aujourd'hui, il est courant pour nous d'échanger par appels vidéos : que ce soit dans un cadre familial ou entre amis via un face-time/whatsapp ou alors dans le cadre du travail avec des visios-conférences. Ces pratiques se sont accélerées depuis le confinement en 2020 avec des acteurs comme Zoom, Google Meet ou encore Microsoft Teams. Mais la diffusion et démocratisation de cette technologie remonte vraiment à l'arrivée de Skype dans les années 2000. Selon nos clichés de la technique, Skype serait donc un nouvelle technologie qui n'attendait que d'être découverte pour rencontrer ses utilisateurs.
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://external-content.duckduckgo.com/iu/?u=https%3A%2F%2Fdata.bunkhistory.org%2Fimages%2F19877%2Fog&f=1&nofb=1&ipt=58cdf2adc85d44e1f129bd06740417ae5804263bf5047ca7c648c547a9fbf143">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Ikonophone, AT&T, 1960s </span>
En réalité, les techniques de télécommunication ne sont pas du tout nouvelles. Des appareils fonctionnels existaient depuis 1960 avec par exemple Ikonophone d'AT&T ou le Model 500 de Toshiba. De nombreuses tentatives de diffusion de cette technique ont eu lieu depuis ces années là (exemple avec Matra et son visiophone).
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Q : Comment expliquer cet échec ? Comment expliquer qu’un appareil déjà mature sur le plan technique et répondant parfaitement aux besoins posés par ses concepteur·rices, échoue à se diffuser auprès des utilisateur·rices ?
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Dans sons ouvrage intitulé *Les Flops technologiques : comprendre les échecs pour innover*[^nova-1] (2011), le socio-anthropologue et designer Nicolas Nova, revient sur un certains nombres de ces échecs technologiques. En ce qui concerne le visiophone, il explique notamment que la société dans laquel s'inscrit Skype au début du XXIe siècle, avec tout un système informatique qui s'est développé, composé d'ordinateurs, d'internet, des plateformes et autres smartphones est radicalement différent de la société du visiophone dans les années 1970-80. À cette époque le « caractère intrusif de l’image, le fait d’être vu dans sa sphère privée » était bien moins familiers de nos concitoyens qu'aujourd'hui. Ce qui est une des raisons de l'échec du visiophone. Autrement dit, le milieu technique de la télécommunication n'était pas encore prêt.
La diffusion d'une technique ne dépend pas que de sa maturité, de son business modèle ou de l'identification d'un besoin qui semble pertinent. Dans ce cas, comment anticiper la réussite d'un objet technologique ? Où nous faut-il regarder ?
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## 2. Milieu : Élargir à d'autres échelles
La première chose à laquelle nous incite la notion de milieu technique est donc d'élargir le regard. Il faut passer de l'objet au milieu et repeupler le milieu de tout à tas d'entités. Cela peut aller de l'étude de toutes ces conditions qui permettent la génèse d'une technique, jusqu'à la prise en compte d'acteurs humains et non-humains qui font tenir les techniques.
### Tendances et faits techniques (chez Leroi-Gourhan)
Nous avons commencé à le voir, les technologies ne se développent pas sur un mode diffusionniste. Elles ne sont pas inventées dans un lieu technologiquement avancé, puis diffusés intentionnellement par-delà, vers des périphéries, sous-développées.
Dans ses travaux, André Leroi-Gourhan, que nous avons déjà présenté, va montrer que l'apparition de nouvelles techniques est plutôt conditionnée par de grandes **tendances** propres aux milieux dans lesquelles elles apparaissent.
La *tendance* peut décrire les conditions matérielles, biologiques, sociales ou culturelles d'émergence. De manières indépendantes, à différents endroits du globe, les sociétés vont avoir tendance à développer des réponses similaires à leurs problèmes.
> « La *tendance* a un caractère invévitable, prévisible, rectiligne ; elle pousse le silex tenu à la main à acquérir un manche, le ballot traîné sur deux perches à se munir de roues » (Leroi-Gourhan, 1943, p.27)[^leroi-gourhan-2]
À l'opposé de la tendance, se trouve le fait, qui explique la singularité des techniques dans chaque sociétés.
> « Le *fait* à l'inverse de la tendance, est imprévisible et particulier. C'est tout autant la rencontre de la tendance et des mille coïncidences du milieu, c'est-à-dire l'invention, que l'emprunt pur et simple à un autre peuple. Il est unique, inextensible, c'est un compromis instable qui s'établit entre les tendances et le milieu.» (Leroi-Gourhan, 1943, p.27)[^leroi-gourhan-2]
Pour reprendre l'exemple du harpon à propulseur :
> « …la recherche d’une amélioration du lancer est de l’ordre des tendances techniques les plus naturelles, sa réalisation simultanée sur plusieurs points du globe ou sa diffusion à partir d’un foyer unique sont de l’ordre des faits qui ne souffrent qu’une démonstration : la mise en séries géographiques et chronologique concordantes d’un certain nombre de propulseurs. […] en aucun cas on ne pourra admettre que plusieurs tronçons d'une série isolée comme celle des propulseurs servent à reconstruire une route historique » Leroi-Gourhan (1945, p.62).
L'évolution des techniques, pour Leroi-Gourhan est toujours une articulation entre tendances déterministes et faits. Il n'y a pas d'invention qui vienne de nulle part : elles sont toujours situées dans un contexte matériel, social, culturel et technique.
Pour cette même raison, ce n'est pas parce qu'une technique est rendue disponible à une société qu'elle va être adoptée si aucun fait ne se manifeste. Les échecs d'empunts technologiques peuvent s'expliquer par les caractéristiques du milieu qui ne sont pas adaptés à cette technique.
### Muticausalité
Pour comprendre l'émergence de techniques il nous faut donc élargir notre regard, au delà des objets et regarder les conditions de leur émergence. En histoire des techniques, on parle de **"multicausalité"** (Carnino & Heyberger, 2024)[^manuel-conception] pour rendre compte de la multiplicité des causes derrière l'apparition de technologies.
Prenons l'exemple de la massification des moulins hydrauliques en occident au Moyen Âge. Comment expliquer cette massification tardive alors que la première mention du moulin à aube remonte au premier siècle de notre ère[^strabon] ? Quelles sont les causes qui expliquent ce développement tardif ?
<img style="max-height: 350px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34572928/original_0959679df738c84b408031ec09cdccae.jpg?1739715849?bc=0">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Waterval (Jan Anton Garemijn, 1758-10-09) ;
collection : Musea Brugge - Groeningemuseum - licence CC0 </span>
Elles sont multiples (Jean Gimpel, 2002)[^gimpel] :
> "L’importation de nouvelles céréales nécessitant l’usage de lourdes meules et non plus de pilons à main, le développement des scieries mécanisées pour l’exploitation des forêts, la croissance de la demande en fer (et donc en soufflets de forge) dans le contexte des premières croisades, l’uniformisation technique au sein de l’ordre cistercien alors en plein essor, la grande urbanisation initiée à partir du XIe siècle, l’émergence des premières formes d’actionnariat partagé aidant à la construction de dispositifs techniques conséquents et enfin le réchauffement climatique du XIIe siècle, amenant à l’augmentation des rendements céréaliers." (Carnino & Heyberger, in. Triclot et al., 2024, p.149)
Les causes d'apparition et d'adoption d'une technique sont toujours à la fois techniques, politiques, climatiques, sociales, culturelles, environnementales, géopolitiques, etc. Mais l'explication n’est pas réductible à un facteur premier. C'est l'ensemble du milieu qui est en jeu et qu'il faut observer.
### Milieu associé (chez Simondon)
Pour se développer, une technique a donc besoin qu'un certain nombre de conditions soient réunies. C'est ce que le philosophe des techniques Gilbert Simondon appelle le **milieu associé** (Simondon, 1958)[^MEOT].
> « l’objet n’est possible qu’à partir du moment où toutes les inter-relations qui forment son « milieu associé » sont déjà là. » (Triclot, 2024, p.60)[^manuel-conception]
La voiture ne va pas de soi, elle ne tient pas toute seule. Elle suppose l'existence de tout un milieu pour aboutir à un objet concret et fonctionnel : routes en asphalte, places de parking, approvisionnement en carburant, entretient et maintenance du moteur. C'est aussi tout un ensemble d'objets, d'infrastructures, de métiers, d'acteurs, qu'il a fallu développer et mobiliser, de l'extraction des matières premières jusqu'à sa fin de vie pour que la voiture, telle que nous la connaissons aujourd'hui, existe.
Chaque technique dépend donc de son milieu associé (les infrastructures matérielles, l'organisation sociale, politique, culturelle, ...).
Mais l'introduction d'une technique transforme son milieu qui à son tour va créer les conditions pour que de nouvelles techniques apparaissent, dans un jeu de l'oeuf et de la poule. Le développement de la voiture a coïncidé avec le transfert de l’urbanisation vers les *suburbs* et le développement de la maison individuel, l'apparition de zones commerciales à l'extérieur des villes, etc. Tout un ensemble technique qui n'était pas possibe avant que l'automobile se généralise. Ces nouveaux usages ont alors justifiés un déploiement encore plus massif de l'automobile et de son monopole.
Il y a donc une articulation entre adaptation de la technique à son milieux (voiture) et adaptation du milieu à la technique (*suburbs*), qui devient à son tour une condition favorisant l'apparition de nouvelles techniques.
C'est cette perspective de changement de milieu qui est en débat aujourd'hui avec la voiture autonome. En effet, celle-ci suppose un milieu bien spécifique, différent de celui des voitures thermiques actuelles et encore plus imposant (capteurs, puces RFID sur piétons pour éviter les collisions, déploiement de la 5G, …). C'est à cette tâche que le modèle de la smart-city s'attèle : celui de créer les conditions matérielles, sociales, écologiques, politique de l'émergence de la VA.
<img style="max-height: 350px;" src="http://internetactu.blog.lemonde.fr/files/2013/11/commentlagooglecarvoitlemonde.jpg">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Comment « voit » la Google Car, via Everything Robotic. </span>
### Adaptation - Exaptation
Comment comprendre cette articulation de causes-conséquences : milieu associé → nouvelle technologie → nouveau milieu → nouvelles technologies. On peut faire un détour par la biologie et le concept d'**exaptation**. Celui-ci est développé par les biologistes Stephen J. Gould et Elizabeth Vrba comme l'envers de l'adaptation (Gould & Vrba, 1982, p.4-15)[^gould-vrba].
En biologie, l'adaptation est le mécanisme par lequel un organe est créé pour remplir une certaine fonction sous pression du milieu et de l'évolution. Par exemple : le rôle du poil (organe) du loup dans les stratégies de prédations et de camouflage (fonction). Ses caractéristiques (couleurs, ...) vont varier selon le milieu du loup (forêt, neige, ...).
Dans le cas de l'exaptation, c'est l'inverse qui est observé. C'est l'organe qui pré-existe et qui crée la fonction. C'est le cas par exemple des plumes. Celles-ci avaient été sélectionnées à l'origine seulement pour leur fonction de thermorégulation mais, chez certaines espèces, elles vont rendre possible le vol.
Ce phénomène n'est pas propre au vivant mais est également assez courant en histoire des techniques :
> "l’être humain crée des dispositifs pour répondre à des demandes historiquement et culturellement situées, mais une fois ceux-ci massifiés, les usages qu’ils autorisent et le monde qu’ils ouvrent s’avèrent invariablement très différents de ce pour quoi ils avaient été initialement pensés." (Carnino & Heybergern, in. Triclot et al., 2024, p.152)
Toute technique est le résultat d'un cycle d'adaptation et d'exaptation.
Par exemple, le pétrole était initalement utilisé pour lubrifier les machines à vapeur avant d'être utilisé comme combustible au sein de moteurs (Auzanneau, 2015)[^auzanneau]. On peut dire que l'adaptation du pétrole au contexte de la machine à vapeur a permis d'exapter le moteur à combustion.
Les exaptations permises par le déploiement d'une technique ne sont jamais complètement anticipables. Qui aurait pu prévoir la manière dont le développement automobile allait tranformer l'urbanisme des villes et l'architecture de nos logements jusqu'aux manières de travailler d'un certaine partie de la population avec le télétravail ?
### Autonomie de la technique
Si la technique est le résultat de cycles d'adaptation et d'exaptation, alors nous ne pouvons pas complètement la maîtriser et on peut dire qu'elle jouie d'une certaine indépendance. La technique n'est pas socialement déterminée (mythe de l'inventeur et du génie), ce qui relèverait d'une vision environnementale de la technique.
On peut alors être tenté·es de dire que la technique est **autonome**. On retrouve cette idée chez de grands penseurs techno-critiques comme Jacques Ellul et son *système technicien*[^ellul] ou Günther Anders et son concept d'*obsolescence de l'homme*[^anders].
Ellul soutient qu'aujourd'hui, l'humain ne fait que s'adapter à un système technique qui ne répond qu'à ses propres logiques. Le système technicien tend vers plus d'efficacité, d'automatisation et de puissance, innovation après innovation. L'ensemble de nos activités sont désormais subordonnées à la technique (la culture, la politique, l'économie, ...). Si la technique le permet, la société s'en emparera forcément. Ce n'est pas anondin que ces réflexions interviennent dans un contexte de guerre froide, sous la menace de l'armes atomique.
Chez Anders, ce développement de la technique mène à l'obsolescence de l'homme. La puissance croissante des processus techniques nous rend incapable de nous figurer ses effets et ses conséquences :
> « Nous sommes capables de fabriquer la bombe à hydrogène, mais nous n’arrivons pas à nous figurer quelles conséquences entraîneraient une guerre atomique. Mais justement, nous le "savons" seulement. Ce "seulement" veut dire que ce savoir qui est le nôtre est en fait très proche de l’ignorance. » (Anders, 1956)
Ce n'est plus la machine qui s'adapte à l'humain mais l'humain qui s'adapte à la machine, il n'en est plus maître, il est devenu *obsolète*. L'Homme serait alors pris d'un sentiment de "honte prométhéenne", se voyant dépassé par la perfection des machines qu'il a créées.
Ce concept d'autonomie de la technique soulève néamnoins une question. Est-ce que la notion de milieu technique implique forcément de troquer le déterminisme de la technique via le social (instrumentalisme) par le déterminisme inverse c'est-à-dire le déterminisme absolu du social par la technique (absolutisme technique) ?
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:::danger
**[En résumé : Élargir à d'autres échelles]**
- L'apparition d'une technique est le résultat d'une articulation entre **tendances** (déterminants) et **faits** (imprévus, compromis entre les tendances et le milieu)
- On ne peut pas réduire à un facteur unique mais il y a toujours une **multicausalité**
- Cet ensemble de conditions qui rendent possible une technique constituent son **milieu associé** : infrastructures, social, politique, climatique, ...
- Ce milieu permet à d'autres milieux et donc d'autres techniques d'émerger, dans un **cycle d'adaptations et d'exaptations**
- Il y a une forme d'**autonomie de la technique** - qui n'est pas non plus un déterminisme technologique
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## 3. Enquêter sur les milieux techniques
L'omniprésence des clichés dans notre société nous invite à une nécessaire "anthropologie symétrique" pour reprendre le terme à Bruno Latour[^modernes]. Il s'agit d'aller étudier, en détails, le fonctionnement de nos systèmes socio-techniques et les milieux qu'ils composent.
Cela passe nécessairement par un important travail d'enquête sur la technosphère. L'enquête peut s'incrire dans de multiples champs. Elle peut être sociologique, journalistique, anthropologique, ethnologique, policière, ... Elle peut prendre une multitude de formes : quantitative, qualitative, cartographique, récits, oeuvres artistiques, elle peut être collective, auto-biographique, réalisée à distance ou sur le terrain, en étant extérieur à l'objet d'enquête ou impliqué.
Ici, nous allons nous inscrire dans la lignée des enquêtes technocritiques et dans l'héritage de la sociologie pragmatiste, telle que pensée par John Dewey avec sa théorie de l'enquete[^dewey]. Pour Dewey, l'enquête part de situations indéterminées et de populations concernées. C'est par l'enquête que ces personnes d'origine diverse vont se constituer en "public", décider collectivement d'instituer cette situation comme un problème et tenter d'y apporter une réponse. Mais cette réponse sera à son tour sujette à l'enquête. L'enquête pragmatiste a donc une forte dimension politique et une ambition démocratique.
Par où commencer pour enquêter sur un milieu technique ?
Repartons des propriétés des milieux étudiées à la séance précédente et voyons comment elles nous invitent à une enquête technocritique. Dans le cas de l'étude d'une technique, on pourrait donc cadrer notre enquête de la manière suivante :
1. Élargir les échelles :
- Qu'est-ce qui a rendu possible l'émergence de la technique étudiée ?
- Quels sont les acteurs impliqués dans le système socio-technique ? : objets, infrastructures, réseaux, organisations, usager·ères, non-humains, ...
- Et ce, sur l'ensemble du cycle de vie de la technique : extraction des matières premières, chaînes d'approvisionnement, modes de production, usages, maintenance et réparation, fin de vie.
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Voyons voir quelques exemples d'enquêtes technocritiques et les formes de représentation ou de documentation qui ont été choisies pour restituer ces enquêtes.
Comment détricoter la génèse des objets technique, les chaînes et la matérialité de la technosphère ? De l'extraction à la fin de vie en passant par la production, les supply-chains, les flux, les réseaux, infrastructures, etc.
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### Généalogies des techniques - Calculating Empires et Rétro-futurisme
<img style="max-height: 400px;" src="https://calculatingempires.net/content/info/info_riksmuseum_inside.jpg">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Exhibition view of “Calculating Empires” Rijksmusuem Twenthe - Enschede, Netherlands (© Lotte Stekelenburg) </span>
Dans le cadre de leur projet *[Calculating Empires](https://calculatingempires.net/)*, les chercheur·euses Kate Crawford et Vladan Joler tentent de retracer les généalogies une généalogie des systèmes techniques et de leur influence sur les structures sociales du XVIe siècle à nos jours. À travers une représentation visuelle complexe, ils montrent les liens entre certaines technologies et les logiques de militarisation, de colonialisme, d'automatisation, etc.
Leur cartographie permet d'appréhender les phénomènes d'exaptation dont nous parlions au cours précédent, en montrant les filiations entre certaines techniques et d'autres qu'elles ont permis de faire exister.
À l'inverse, avec leur projet [Paléo-Énergétique](https://paleo-energetique.org), les membres de l'[atelier 21](https://www.atelier21.org/) ont choisi d'enquêter sur les innovations de technologies énergétiques qui ont été oubliées, qu'elles soient "vernaculaires, décentralisées, inattendues". L'idée est de donner à voir des généalogies techniques alternatives qui pourraient être réinvestie dans une forme de rétro-futurisme.
<img style="max-height: 400px;" src="https://atelier21.org/wp-content/uploads/2015/11/Capture-d-----cran-2015-11-30----19.24.45.png">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Frise paléo-énergétique (© Atelier 21)</span>
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### Victor Écrement - Territoires fantômes & Dépendances matérielles
<img style="max-height: 500px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34924237/original_d93d5bab79834bf890f19bce27c4b6c6.png?1740937577?bc=0
">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Déclaration de dépendance paysagère en représentant les "territoires fantômes" (© V. Écrement) </span>
La notion de territoire fantôme décrit ces territoires transformés par les activités extractives ou productives qui soutiennent nos modes de vie. Inspiré par cette notion, le designer Victor Écrement a tenté de représenter ses propres dépendances matérielles (transports, habitats, loisirs, vêtements, ...). Il a prolongé ce travail dans le cadre d'une étude sur les piscines municipales de la ville de Grenoble avec le laboratoire [Origens Media Lab](https://origensmedialab.org/). En identifiant les dépendances d'une piscine municipale, il a relocalisé virtuellement, sur la ville même, l'ensemble des infrastructures nécessaires au fonctionnement d'une piscine afin de rendre visible leur matérialité :
<img style="max-height: 500px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34924240/original_a5d412a54b02949cfa4fe82b70c7f2b5.png?1740937581?bc=0
">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartographie des territoire fantôme de l'ensemble des infrastructures municipales de la ville de Grenoble (© Victor Écrement) </span>
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### Aksioma - Unknown Fields: Tales from the Dark Side of the City
{%vimeo 323308462%} <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Aksioma (2019), Unknown Fields: Tales from the Dark Side of the City ([Source](https://aksioma.org/unknown.fields)) </span>
Dans le documentaire *Unkown Fields*, les artistes Kate Davies et Liam Young, restituent une dizaine d'année d'enquête sur la face cachées de nos villes et des modes de production de nos modes de vie occidentaux. Cette enquête les a menée sur la piste de territoires industriels, ignorés, où les ressources sont excavées, les matières transformées, où se retrouvent les déchets toxiques d'une économie mondialisée.
Quelques ressources sur les modes de production :
- Cartographie des extractions minières : https://trace-and-traceability.org/MineTracker.php
- Documenter par la photographie les sites d'exploitation des matériaux critiques : https://davidemonteleone.com/cmshortdoc
- Cartographie des risques industriels en France : https://dangersindustriels.gogocarto.fr/
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### Limites Numériques - Balade urbaine des infrastructures numériques
<div class="three-column-layout">
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://limitesnumeriques.fr/media/pages/sensibiliser/animation-numerique-responsable/balade-infra/898befcb18-1743082793/balade-urbaine-limites-numeriques-8.jpg">
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://limitesnumeriques.fr/media/pages/sensibiliser/animation-numerique-responsable/balade-infra/76cbc9d89d-1743082792/balade-urbaine-limites-numeriques-5.jpg">
<img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://limitesnumeriques.fr/media/pages/sensibiliser/animation-numerique-responsable/balade-infra/26e7a9c2d7-1743082792/balade-urbaine-limites-numeriques-6.jpg">
</div>
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ De gauche à droite : une antenne 3G/4G/5G, un point de mutualisation de zone et un suivi de parcours de la fibre dans un immeuble (© Limites Numériques) - <a href="https://limitesnumeriques.fr/sensibiliser/animation-numerique-responsable/balade-infra"> Source </a></span>
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À l'occasion de ce qu'ils appellent des "balades urbaines des infrastructures numériques", le collectif *Limites Numériques* cherche à *"revisibiliser l’infrastructure télécom fixe et mobile, et parler de l’empreinte du numérique"*. Avec un groupe de personnes habitant·es et de chercheur·euses, urbanistes et spécialistes du numériques, ielles remontent le fil de l'internet et répèrent dans la ville toute la matérialité (antennes relais, noeuds de raccordement, réseaux souterrains, data-center, etc.) qui permet de faire "tenir" les usages qui nous sont présentés comme "dématérialisés".
Dans certains cas, les infrastructures sont plus faciles à repérer :
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<img style="max-height: 400px;" class="center" src="https://static.mamot.fr/media_attachments/files/113/537/718/328/210/205/original/816d2812a8209bef.jpg">
<img style="max-height: 400px;" class="center" src="https://static.mamot.fr/media_attachments/files/113/537/727/290/930/323/original/d7a9c0286e643450.jpg">
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<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Photographies des câblages électrique et télécom à Old Delhi en inde (© Cory Doctrow - <a href="https://mamot.fr/@pluralistic/113537724786112285">Pluralistic</a>) </span>
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Pour en savoir plus sur les infrastructures électriques et énergétiques, je recommande la lecture des ouvrages de Fanny Lopez : *[L’ordre électrique. Infrastructures énergétiques et territoires](https://www.metispresses.ch/fr/l-ordre-electrique)* (2019, Métisse Presse), *[À bout de flux](https://www.editionsdivergences.com/livre/a-bout-de-flux)* (2022, Divergences) et *[Sous le feu numérique. Spatialités et énergies des data centers](https://www.metispresses.ch/fr/sous-le-feu-numerique)* (2023, Métisse Presse)
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### Gauthier Roussilhe - Cartographies des infrastructures du numérique
<img style="max-height: 500px;" src="https://gauthierroussilhe.com/media/pages/articles/taiwan-histoires-glorieuses-et-futurs-sombres-de-la-numerisation/58841db459-1733322644/apercu-poster-ic-1280x-1280x.avif">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ La fabrication de composants électroniques - Vue simplifiée des procédés de fabrication des circuits intégrés. (© Gauthier Roussilhe - <a href="https://gauthierroussilhe.com/articles/taiwan-histoires-glorieuses-et-futurs-sombres-de-la-numerisation">Source</a>) </span>
Le chercheur et designer Gauthier Roussilhe enquête sur les infrastructures du numérique et les risques liés à la numérisation. Une de ses récentes études est consacrée à l'industrie de la micro-électronique à Taïwan : le principal producteur mondial de semi-conducteurs via la firme TSMC. Il interroge les vulnérabilités de cette production soumis à de nombreux aléas politiques (géopolitique et relations avec la Chine), économiques (blocus et dépendance aux énergies fossiles), climatiques (île exposées aux typhons et dépendance de l'industrie à la ressource en eau). Tout un ensemble de facteurs qui mis en réseaux interrogent les trajectoires mondiales de numérisation.
Pour réaliser ses enquêtes, Gauthier Roussilhe mobilise souvent des outils de cartographie et de schématisation pour tenter de saisir la complexité de ces assemblages socio-techniques. Un exemple ici avec les câbles sous marins qui assurent la circulation des données et de l'énergie entre différentes régions du monde :
<img style="max-height: 500px;" src="https://gauthierroussilhe.com/media/pages/ressources/les-cables-sous-marins/f04caceb53-1659704423/csm-min-all-1280x.avif">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Comprendre le déploiement de câbles sous-marins de fibre optique, 2022 (© Gauthier Roussilhe - <a href="https://gauthierroussilhe.com/ressources/les-cables-sous-marins">Source</a>) </span>
Quelques ressources en plus sur les réseaux :
- Cartographie mondiale des câbles sous marin : https://www.submarinecablemap.com/
- Cartographie des réseaux mobiles : https://monreseaumobile.arcep.fr/
- Cartographie des réseaux hertzien : https://carte-fh.lafibre.info/
- Cartographie des infrastructures satellitaires : https://satellitemap.space/
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### Armin Linke - ALPI
{%youtube Bg-2KuO_aDY%} <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Armin Linke (2011), ALPI</span>
Dans ce documentaire, Armin Linke donne à voir autrement les Alpes. Loin d'une représentation bucolique mettant en avant les qualités "naturelles" des montagnes, Linke mets au contraire en avant la matérialité concrêtes des Alpes. La chaîne de montagne n'est pas un espace naturel sauvage qu'il faudrait préserver. La quasi totalité des Alpes est reliée à la technosphères, qu'il s'agisse des infrastructures du ski, des routes, des barrages, du suivi des espèces naturelles, de l'aménagement et de l'entretien des forêts, des infrastructures et réseaux qui recouvrent la montagne, etc.
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### Anaïs Boch & Nicolas Nova - Une invitaiton à aller à la rencontre des mainteneurs et réparateurs
<img style="max-height: 500px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34923916/original_b2e480486283b7bd037e15f216a8f0b5.png?1740936737?bc=0">
<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Extrait du *Mobile Repair Culture* N°06 par Anaïs Bloch et Nicolas Nova (<a href="https://www.dropbox.com/s/kcdp4zfzd16lmi9/Zine06_FieldworkSwitzerland_web.pdf">consultable ici</a>) </span>
Dans leur ouvrage *Dr. Smartphones: an ethnography of mobile phone repair shops* (2021 - [consultable ici](https://hal.science/hal-03106034)), Anaïs Bloch et Nicolas Nova restituent un long travail d'enquête sur les boutiques de réparation des smartphones. Pendant plusieurs années ielles se sont intéressé·es à la maintenance de ces objets de notre quotidien, aux personnes qui la réalise, à leur savoir-faire, à l'économie mondialisée qui rend possible l'échange de pièces de seconde main, etc. Leur enquête s'inscrit dans une démarche d'ethnographie qui accorde une large place à l'étude des gestes de travail, à l'organisation des espaces, aux interactions sociales qu'ielles ont minutieusement documentées au fil de leurs rencontrent (notamment avec l'écriture de [fanzines de recherche et l'animation d'un blog](https://mobilerepaircultures.ch/research-zine-1/))
<img style="max-height: 500px;" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34923913/original_791ebc33945e07dd524efbbe7bf9e388.png?1740936732?bc=0
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<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Extrait du *Mobile Repair Culture* N°04 par Anaïs Bloch et Nicolas Nova (<a href="https://www.dropbox.com/s/t2rcaetvwtzj2hq/MRC_04_RepairGestures_web.pdf">consultable ici</a>) </span>
Leur travail est une invitation, dans toute enquête sur les milieux techniques à aller voir les réparateurs, les acteurs de la maintenance et de l'entretien. Dans cette perspective, l'ouvrage *[Le soin des choses - Une politique de la maintenance](https://www.editionsladecouverte.fr/le_soin_des_choses-9782348064838)* (2022) de Jérôme Denis et David Pontille est particulièrement intéressant.
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### Collectif Estampa - Cartographie de l'IA Générative
<img style="max-height: 500px;" src="https://tallerestampa.com/wordpress/wp-content/uploads/2024/04/cartografia-scaled.jpg
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<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartography of Generative AI (© <a href="https://tallerestampa.com/en/estampa/cartography-of-generative-ai/">collectif Estampa</a>)</span>
Avec cette cartographie, le collectif de programmeur et d'artiste Estampa tente de représenter le milieu des IA génératives dans toute sa systémie. Alors que les débats sur l'IA sont généralement circoncrits aux questions d'usages, qu'en est-il du mode de production de ces algorithmes ? Comment sont entraînés les modèles ? De quels ressources sont ils dépendants ? Comment cette technique repose-t-elle sur une forme de colonialisme de digitale, sur l'exploitation de travailleur·euses précaires ou encore la consommation de grandes sources d'énergie ?
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### La fin de vie, les déchets et les ruines
<img style="max-height: 400px;" src="https://pbs.twimg.com/media/GfzWtl5W0AAPqWK?format=jpg&name=small
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<span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Démantèlement des bateaux cargo à Chittagong au Bangladesh (© National Geographic - via <a href="https://x.com/Jordan_W_Taylor/status/1872607485426901316">ce thread sur X</a>) </span>
Au delà de la réparation, pour enquêter sur les milieux techniques, il faut également regarder du côté des déchets ou encore ce qu'on appelle communément les externalités négatives. C'est-à-dire, toute une matérialité que les producteurs ne prennent pas en charge mais délèguent à d'autres le soin de démanteler, de recycler lorsque c'est possible ou simplement de "vivre avec". On pense aux déchets plastiques, aux rebuts d'appareils électroniques qui s'entassent dans des décharges, aux masses de vêtements issus de la fast-fashion, aux carcasses de bateaux cargos (voir l'image ci-dessus), etc. Ces externalités sont constitutives des modes de production qui soutiennent nos modes de vie[^cities-of-waste].
Dans certains cas, ces externalités prennent la forme de ruines. Ce sont les traces laissées par nos activités non-maintenues et que nous avons pas su démanteler : friches industrielles, pollutions diverses mais aussi déchets nucléaires (que nous n'arrivons pas complètement à laisser en friche), etc. Les pratiques d'*urbex* ou de "*trash digging*" (rudologie en français) sont autant de manières d'aller explorer et enquêter sur ces externalités négatives. Certain·es chercheur·euses en histoire[^offenstadt] ou en géographie[^le-gallou] pratiquent d'ailleurs l'urbex comme une méthode de recherche puisque cette pratique donne accès à un autre point de vue.
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:::danger
**[En résumé : Pour enquêter sur la technosphère]**
- Retracez la genèse d’une technique et remonter la chaîne des causes
- Regardez les dépendances matérielles et « l’infra » : réseaux, modes de productions, infrastructures, sources d’énergie, …
- Regardez les parties prenantes humaines et non-humaines : espèces vivantes, ressources, géographie, …
- Regardez les acteur·ices de la maintenance et de la réparation
- Regardez la fin de vie et le démantèlement
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[^leroi-gourhan-1]: André Leroi-Gourhan (1945), *Évolution et technique, tome 2. Milieu et technique*, Albin Michel
[^nova-1]: Nicolas Nova (2011), *Les Flops technologiques: comprendre les échecs pour innover*, FYP éditions
[^leroi-gourhan-2]: André Leroi-Gourhan (1943), *L'homme et la matière*, Albin Michel
[^manuel-conception]: Triclot et al. (2024), *Concevoir par les milieux. Manuel de conception technologique*, Éd. Matériologiques [(consultable ici)](https://hal.science/PEUTBM/hal-04590726v1)
[^strabon]: On trouve les premières mentions du moulin à aube dans l'ouvrage *Geographica* par le géographe grecque Strabon au 1er siècle après. J.C.
[^gimpel]: Jean Gimpel (2002) [1975], *La Révolution industrielle du Moyen Âge*, Seuil.
[^MEOT]: Gilbert Simondon (1958), *Du mode d'existence des objets techniques*, Éditions Aubier-Montaigne [(consultable ici)](https://monoskop.org/images/2/20/Simondon_Gilbert_Du_mode_d_existence_des_objets_techniques_1989.pdf)
[^gould-vrba]: Stephen Jay Gould Jay & Elizabeth Vrba (1982), *Exaptation, a missing term in the science of form*, Paleobiology 8.
[^auzanneau]: Mathieu Auzanneau (2015), *Or noir, la grande histoire du pétrole*, La Découverte
[^ellul]: Jacques Ellul (1977), *Le Système technicien*
[^anders]: Günther Anders (1956), *L'Obsolescence de l'homme* [(consultable ici)](https://monoskop.org/images/a/a5/ANDERS_Gunther_-_1956_-_L%27obsolescence_de_l%27homme_Sur_l%27%C3%A2me_%C3%A0_l%27%C3%A9poque_de_la_deuxi%C3%A8me_r%C3%A9volution_industrielle.pdf)
[^h&f]: Bonnet, Landivar et Monnin (2021), *Héritage et Fermeture. Une écologie du démantèlement*, éditions Divergences
[^modernes]: Bruno Latour (1991), *Nous n'avons jamais été modernes*, éditions La Découverte
[^dewey]: John Dewey (1927), *Le public et ses problèmes*
[^cities-of-waste]: Voir le documentaire *The People of Waste. Living Plastic* par Rémi de Bercegol - consultable ici : https://youtu.be/fittZd0b7I4?si=7uE1UWJfB1iiS6hS
[^offenstadt]: Voir les travaux de Nicolas Offenstadt (2022), *Urbex. Le phénomène de l'exploration urbaine décrypté*, Albin Michel
[^le-gallou]: Voir les travaux d'Aude Le Gallou (2022), *Géographie des lieux abandonnés. De l'urbex au tourisme de l'abandon : perspectives croisées à partir de Berlin et Détroit* (consulté via : https://theses.hal.science/tel-03710646