--- title: S1 — C'est quoi la technique ? date: 2025-01-24 licence: CC-BY-SA 4.0 lang: fr layout: notes theme: pink header-includes: | <style> :root { --color1: #5E1600; --color2: #5E1600; --color3: #FF0000; --back: #FFFDFE; --front: #5E1600; } body {font-family: Helvetica; font-size: 1em; hyphens: none} h1 {font-family: Helvetica; font-weight: normal; font-size: 5em;} h2 {font-family: Helvetica; font-weight: normal; font-size: 3em;} h3 {font-weight: normal; font-size: 2em;} h4 {font-weight: normal; font-style: italic; font-size: 1.5em;} .pink {color: DeepPink;} .blue {color: blue;} section.level2 {flex: 2 1 400px;} section.largecard {flex: 2 1 100%;} img.center { display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; } div.sourceCode { background-color: lavender; } section.tablemono table {font-family: monospace;} .center {text-align: left;} .info {color: #8F2100; background-color: #FFCBCD; padding: 1.5em; padding-bottom: 0.5em; padding-top: 0.5em;} div.danger, section.danger {color: #a94442; background-color: #f2dede; border: none; padding: 1em; margin-bottom: 0.5em;} code, .sourceCode { background-color: lavender;} .two-column-layout { column-count: 2; /* Set column number */ column-gap: 25px; max-width: 100%; overflow: hidden; } .markdown-body, .ui-infobar { max-width: unset !important; } .two-column-layout ul, .two-column-layout ol { margin: 0; padding-left: 20px; } .two-column-layout strong { font-weight: bold; } .two-column-layout em { font-style: italic; } .two-column-layout h1, .two-column-layout h2, .two-column-layout h3, .two-column-layout h4, .two-column-layout h5, .two-column-layout h6 { margin-top: 0; } </style> --- # S1 - C'est quoi la technique ? <!-- --- <span style="display:flex; justify-content:center"> → <a href="https://pinkmypad.net/hackmd/21uPnERQTEawc0IziYvLqw"> RETOUR VERS LA PAGE D'ACCUEIL DU COURS </a> ← </span> --> ![](https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33806138/original_c8781cec197ef38395b099005b836bea.jpg?1737318551?bc=0) --- **Objectifs de la séance :** Quel sens donnons-nous communément à la technique ? Quels sont nos a priori sur la technique, ses liens avec la société, avec les enjeux de transition ? Essayons de mettre tout cela à plat. --- **Détails :** [TOC] --- ## 1. [Atelier] : Et pour vous, c'est quoi la technique ? :::info **Questions :** - Comment définissez-vous la technique ? - Quelle est la différence entre technique et technologie ? - Qu’est-ce que sont les « nouvelles technologies » ? **Technologies, sociétés et transitions :** - Quel rôle joue la technique dans les scénarios de transition ? - Plus globalement, quelle place joue la technique dans la société ? Dans ses transformations ? - Quelles sont les promesses associées à la technique ? Aux nouvelles technologies ? ::: ## 2. Technique et transition : un faux dilemme entre *pro-tech* et *anti-tech* Dans le débat public, face aux problématiques environnementales, les enjeux technologiques sont souvent réduits à une opposition entre plus de technique ou moins de technique, entre high-tech et low-tech. Il y aurait d'un côté les techno-optimistes ou technolâtres, défendant que l'innovation et l'optimisation technologique résolveront tous les problèmes, et de l'autre les techno-pessimites ou technophobes, pour qui les technologies modernes sont incompatibles avec les enjeux de soutenabilités si bien qu'il nous faudrait revenir à des techniques antérieures à l'ère industrielle voir à se passer complètement de techniques. Prenons un exemple. À l'occasion d'un discours tenu devant les entrepreneurs de la French Tech en 2020, le président Macron disait : > « Oui la France va prendre le tournant de la 5G », suivi de : « J'entends beaucoup de voix qui s'élèvent pour nous expliquer qu'il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l'écologie contemporaine » On retrouve avec les débats autour de la 5G, une illustration de ce dilemme pro-tech vs anti-tech. Les principaux arguments en faveurs de ce déploiement consistaient à dire que la 5G permettrait d'accélérer la numérisation de nos usages et leur dématérialisation (ex : télémédecine, voire téléchirurgie) et l'optimisation d'autres usages (ex : voiture autonome). Numérisation et optimisation seraient dans le sens de l'histoire et nous permettraient de réduire notre impact sur la planète. À l'inverse, ses détracteurs mettaient en évidence l'impact matériel d'un déploiement de la 5G (antennes, réseaux), les effets rebonds engendrés (prolifération des objets connectés, augmentation des flux de données et des data-centers, obsolescence du matériel, ...). Il nous incombrait de choisir entre la smart-city et l'hyper-connectivité de la ville versus un retour à l'éclairage à la bougie (ou au gaz). <div class="two-column-layout"> <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33888116/original_462ed042d481d9fcb2d0e171a7a48651.png?1737550081?bc=0"> <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33888124/original_f13e7e0cb9e43ed22cee8dd3baea51ee.png?1737550093?bc=0"> </div> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ À gauche, une illustration de la smart-city permise par la 5G (© Photographer is my life / Getty) vs À droite, l'éclairage au gaz de la place de la concorde en 1939 (auteur·rice inconnu·e) </span> <br></br> Au sujet de la 5G, le débat à été tranché, elle sera déployée car refuser la 5G c'est refuser le progrès technologique. Et comme le suggère le président, est-ce bien raisonnable de renoncer à ce progrès ? Prenons un instant cette hypothèse au serieux. Et si y renonçait à la 5G ? Et tant qu'on y est, pourquoi s'arrêter à la 5G ? Pourquoi ne pas renoncer à la 4G aussi, et puis au contenu de streaming ou encore aux smartphones plus largement ? Il est certain que cela nous permettrait de réduire drastiquement notre impact environnemental. D'ailleurs, la 5G n'est pas réellement une demande sociale dans la population. Ses usages sont mal connus et la majorité de la population n'est pas en recherche d'une connexion internete hyper puissante au quotidien. De la même manière, plus de la moitié des jeunes se considèrent accros à leur smartphone[^anxiete-smartphone] et ont conscience de ses effets sur leur anxiété et autres troubles. Finalement, au fond on pourrait décider de s'en passer non ? Moyennant une petite détox, ce n'est quand même pas notre smartphone qui nous permet de respirer, ni de nous nourrir ? La perspective d'un renoncement aux nouvelles technologies ne parait plus si absurde non ? En réalité, nous verrons dans la suite de ce cours, que ces deux perspectives (techno-optimiste et techno-pessimistes) relèvent d'une même manière (erronée) d'appréhender de ce qu'est la technique. Pour sortir de l'alternative pro-tech / anti-tech, techno-optimisme / techno-pessimisme, technolâtrie / technophobie, il nous faut envisager la technique autrement. <div class="two-column-layout"> <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33888187/original_a7953a6c6df083659d46318a718a1c05.png?1737550330?bc=0"> <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33888209/original_4be8e12e14a0d5d6ea1b1fbe2bbb99d8.png?1737550397?bc=0"> </div> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Court métrage sur le solar-punk *Dear Alice*, (2021), par The Line for Chobani (à gauche) ; le Taylor Camp, communauté hippie (1969-1977), par John Wehrheim (à droite) </span> <br></br> Pour reprendre les mots de Gilbert Simondon, *« il faudrait modifier l’idée selon laquelle nous vivons dans une civilisation qui est trop technicienne [ou pas assez] ; simplement, elle est mal technicienne »*[^simondon-1] (Simondon, 1958) dû notamment au fait que nous la perçevons et la comprenons mal. Pour y remédier, il faudra donc nous équiper des lunettes du technologue et aller voir concrêtement ce que font les techniques sur leur milieux, sur les groupes sociaux et sur les humains (et inversement). C'est en mettant les *mains dans le cambouis* que nous pourrons engager des transformations socio-écologiques crédibles - qui ne relève ni d'une croyance désespérée en un solutionnisme technologique ni d'un appel à un retour en arrière, vers une nature romantisée. ## 3. Aller au-delà des préjugés sur la technique --- ### 3.1. Une définition classique de la technique et ses implications Quelle est donc cette manière erronée d'appréhender la technique qu'il nous faudrait remettre en question ? > *"Risquons-nous un instant à rappeler une thématisation courante de la technique, afin de partir de ses insuffisances pour esquisser les perspectives conceptuelles alternatives ouvertes [...] Classiquement, la technique, c'est l'ensemble des moyens conçus par des humains pour la réalisation de fins (besoins) posées par des humains"* (Steiner, 2010)[^steiner-1] Dans cet extrait, le philosophe Pierre Steiner nous présente ce qui relève pour lui d'une acception classique de la technique. La technique serait réduite à un ensemble de moyens : nos objets, outils, ustentiles, appareils, machines qui nous entourent mais aussi nos pratiques, gestes, procédures techniques. Nous aurions imaginé et conçu *(le dessin)* tout cet attirail technique à partir de nos connaissances et de notre imagination pour les mettre au service d'un but et d'une finalité *(le dessein)* : répondre à nos besoins. Pour continuer sur le thème de la lampe à huile, prenons l'exemple de l'éclairage électrique. Avec cette définition classique de la technique, la lampe à incendescence au XIXe siècle est une simple application des découvertes en électricité. Elle est rendue industrialisable dans les années 1870-80 par Thomas Edison, figure du grand inventeur, et va rapidement trouver une utilité pour remplacer l'éclairage à gaz qui demandait plus de maintenance. Cette innovation va ensuite se diffuser à travers le monde et apporter le progrès de l'énergie électrique et de la modernité avec elle. Ce n'est qu'un simple outils mis au service de nos besoins. De cette définition, nous pourions tirer quatres propriétés qui seraient propres à la technique : - **La technique est conçue de manière intentionnelle par l'humain :** Nos objets techniques sont le résultat d'inventions humaines, du travail d’inventeurs, de génies, d’innovateurs. La technique est un simple *produit* du travail humain fidèle à un dessin pensé en amont par le concepteur/inventeur. - **La technique n'est qu'un moyen, elle est donc neutre :** La technique n’est qu’un *instrument* du travail humain. Les finalités qu’elle sert dépendent des usages que nous décidons d’en faire. Un couteau peut tout autant servir pour poignarder quelqu’un, que pour simplement étaler du beurre. - **La technique est extérieure à l'humain (et au vivant) :** À la différence d’un organe, on peut séparer la technique du vivant (humain ou non-humain), l’artificiel du naturel, la culture de la nature. Contrairement aux autres-vivants, l’humain s’aménage un environnement d’objets pouvant se substituer les uns aux autres selon l’usage. - **La technique, comme science appliquée, tend linéairement vers un même but (progrès pour les uns, effondrement pour les autres) :** L’innovation technologique, en tant qu’application des sciences modernes, tend vers le progrès. L’histoire des techniques est celle d’une suite de problem-solving via l’optimisation et la substitution continue de nos moyens techniques, pour toujours plus d’efficacité sociale. --- ### 3.2. Quelques interrogations Est-ce que ces préjugés résistent à l'observation concrète des phénomènes techniques ? C'est ce que nous allons voir à travers d'une série d'exemple. Commençons avec cette idée que la technique serait le simple résultat d'inventions de grands génis inventeurs. On se figure tou·tes cette image du savant-fou, bien souvent un homme, un génie un peu unique dans son laboratoire qui va faire une découverte inédite avant d'en faire don à l'humanité en la diffusant dans le monde entier. Comment ce récit tient face à la longue histoire des techniques ? #### Le harpon à propulseur et la diffusions des techniques Dans les années 1940, l'anthropologue français André Leroi-Gourhan s'intéresse aux conditions matérielles, culturelles et sociales d'apparition des techniques au sein des sociétés pré-historiques. Il s'interesse surtout aux circulations et à la diffusion de ces technniques dans le monde. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://journals.openedition.org/tc/docannexe/image/11137/img-3-small580.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartographie des routes de diffusion des techniques restituées sur l’aire Pacifique, Archéologie du Pacifique nord </span> Dans son ouvrage *Milieu et Technique* (1945)[^leroi-gourhan-1] Leroi-Gourhan étudie par exemple le cas du propulseur. Il s'agit d'une arme de chasse permettant de projeter de longs projectiles de type sagaies sur des grandes distances. La vitesse du projectile est multipliée par 3 de sorte que les chasseurs peuvent se tenir à l'écart de leur proie. Les premières traces de propulseurs remontent au début du Magdalénien (-23 000 / -15 000 avant BP), en Europe. Ils sont alors obtenus à partir de bois de rennes ou d'ivoire de mamouth. On en trouve aussi des traces en mésoamérique (chez les peuples Aztèques, Tarasques, Mayas) et aussi chez des peuples contemporains : en Arctique (Inuit, pêcheurs de phoques), chez les Kanaks en Nouvelle-Calédonie, ou encore chez les Amérindiens. Leroi-Gourhan montre, en étudiant notamment des peuples asiatiques de la côte pacifique, que des cultures ne communiquant pas, adoptent pourtant des techniques parfaitement identiques sur le plan de la forme et du fonctionnement. :::info Q : Comment, des cultures ne communiquant pas, ont pu développer et adopter des techniques similaires ? ::: Nous y reviendrons plus tard dans le cours mais, pour l'auteur, il s'agit d'une illustration de ce qu'il appelle une *tendance technique*, sous-jacente à l'objet, qui conditionne la forme et l'apparition des techniques. Pour ce qui est de la diversité plus locale des techniques dans leur formes et les détails, cela relève pour lui du *fait technique* : > « …la recherche d’une amélioration du lancer est de l’ordre des tendances techniques les plus naturelles, sa réalisation simultanée sur plusieurs points du globe ou sa diffusion à partir d’un foyer unique sont de l’ordre des faits qui ne souffrent qu’une démonstration : la mise en séries géographiques et chronologique concordantes d’un certain nombre de propulseurs. […] en aucun cas on ne pourra admettre que plusieurs tronçons d'une série isolée comme celle des propulseurs servent à reconstruire une route historique » Leroi-Gourhan (1945, p.62). Tout cela vient relativiser le modèle diffusionniste de la technique : Si les inventions techniques ne sont pas que le résultat d'une intention humaine posée à priori, qu'est-ce qui se joue d'autre dans l'émergence des objets techniques ? Comment l'expliquer ? #### L'histoire tourmentée de la télécommunication Il ne suffit pas non plus qu'un objet soit techniquement "mature" pour qu'il se diffuse au sein des sociétés. Prenons l'exemple de la télécommunication. Aujourd'hui, il est courant pour nous d'échanger par appels vidéos : que ce soit dans un cadre familial ou entre amis via un face-time/whatsapp ou alors dans le cadre du travail avec des visios-conférences. Ces pratiques se sont accélerées depuis le confinement en 2020 avec des acteurs comme Zoom, Google Meet ou encore Microsoft Teams. Mais la diffusion et démocratisation de cette technologie remonte vraiment à l'arrivée de Skype dans les années 2000. Selon notre définition, Skype serait donc un nouvelle technologie qui n'attendait que d'être découverte pour rencontrer ses utilisateurs. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://i.kinja-img.com/gawker-media/image/upload/s--04iRWQST--/c_scale,f_auto,fl_progressive,q_80,w_800/18mxledudaqsxjpg.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Ikonophone, AT&T, 1960s </span> En réalité, les techniques de télécommunication ne sont pas du tout nouvelles. Si bien que des appareils fonctionnels existent depuis 1960 avec par exemple Ikonophone d'AT&T ou le Model 500 de Toshiba. De nombreuses tentatives de diffusion de cette technique ont eu lieu depuis ces années là (exemple avec Matra et son visiophone). :::info Q : Comment expliquer qu’un appareil déjà mature sur le plan technique et répondant parfaitement aux besoins posés par ses concepteur·rices, échoue à se diffuser auprès des utilisateur·rices ? ::: Dans sons ouvrage intitulé *Les Flops technologiques : comprendre les échecs pour innover*[^nova-1] (2011), le socio-anthropologue et designer Nicolas Nova, revient sur un certains nombres de ces échecs technologiques. En ce qui concerne le visiophone, il explique notamment que la société dans lequel s'inscrit Skype au début du XXIe siècle, avec tout un système informatique qui s'est développé, composé d'ordinateurs, d'internet, des plateformes et autres smartphones est radicalement différent de la société du visiophone dans les années 1970-80. À cette époque le « caractère intrusif de l’image, le fait d’être vu dans sa sphère privée » était bien moins familiers de nos concitoyens qu'aujourd'hui. Ce qui est une des raisons de l'échec du visiophone. La diffusion d'une technique ne dépend pas que de sa maturité, de son business modèle ou de l'identification d'un besoin qui semble pertinent. Dans ce cas, comment anticiper la réussite d'un objet technologique ? Où nous faut-il regarder ? #### Le travail des enfants Poursuivons notre série de contre-exemples avec cette idée reçue que la technique serait neutre. Cela revient à dire que l'on peut séparer la fin des moyens, les besoins auxquels un objet technique répond de ses modes de production. Dans ses travaux sur la technique, le philosophe Andrew Feenberg s'intéresse aux outils de production et revient notamment sur le travail des enfants dans les usines au XIXe siècle. À cette époque, la protection des enfants n'est pas vraiment un impératif moral globalement partagé dans la société. Les enfants contribuent à l'effort productif, dans l'usine entre autre, dès leur plus jeune âge. :::info Q : - Est-ce qu’on peut considérer les techniques de production de cette époque comme de simples instruments neutres ? - Les outils de production sont ils neutres au sens ou on pourrait s'en servir pour faire travailler aussi bien des enfants que des ouvrier·ères reconnu·es et bien rétribué·es ? - Quel rôle joue le système de production lui-même, dans cette neutralité ? Les finalités de l'industrie sont elles séparables des moyens, c'est-à-dire de la manière de les obtenir ? ::: Feenberg va montrer que les enfants ne sont pas des ouvriers comme les autres qui utiliseraient les machines de l'usine mais qu'au contraire, les outils et machines étaient conçus spécifiquement pour elles·eux : > « Quand on regarde les vieilles photos d’enfants ouvriers, on est frappé par le fait que les machines sont adaptées à leur hauteur [Newhall, 1964, p. 140]. Ces images nous choquent, mais elles étaient sans doute parfaitement acceptables jusqu’à ce que le travail des enfants soit contesté. Les spécifications de la conception technique incorporaient tout simplement dans la structure des machines le fait sociologique du travail des enfants. On retrouve l’empreinte des relations sociales dans la technologie en vigueur. » A. Feenberg (2004, p.58)[^feenberg] <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34188659/original_7600e4d17a0c80833e191c82ded28abb.jpg?1738436443?bc=0 "> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Lewis Hine. Library of congress </span> Le travail des enfants était consitutif de la forme des machines et de l'organisation plus générale des modes de production de l'époque. Leur contribution était une condition nécessaire à l'avènement de cette industrie. On ne peut vraisemblablement pas séparer la finalité de la production de masse de la participation des enfants au mode de production. Ce qu'explique enfin Feenberg, c'est que la morale de l'époque ne tenait pas compte du droit des enfants et que c'est cette morale et ces valeurs qui vont se retrouver incorporées dans les moyens et les finalités techniques. #### La fission nucléaire Le cas de la fission nucléaire est aussi un bon exemple de non-neutralité de la technique. La découverte de la fission nucléaire dans les années 1930 permet de découvrir le phénomène de masse critique, au-delà de laquelle nous sommes en capacité d'entrenir une réaction en chaîne dégageant alors une quantité importante d'énergie. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://www.history.navy.mil/content/history/nhhc/our-collections/art/exhibits/conflicts-and-operations/operation-crossroads-bikini-atoll/late-stage-of-baker/_jcr_content/mediaitem/image.img.jpg/1487877605495.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Charles Bittinger. Late stage of baker </span> :::info Q : Est-ce que la découverte d'une telle puissance énergétique peut être considérée comme neutre ? ::: Les premières réflexions sur l'énergie atomique envisageaient une utilisation dans le secteur de l'extraction minière ou des travaux publics. Mais très rapidement, avec l'arrivée de la guerre, le projet Manhattan va être mis en place. La fission nucléaire va trouver une application militaire qui mènera aux conséquences que l'on connait tou·tes. Mais son utilisation civile n'est pas plus neutre. Le nucléaire, par la concentration d'une si grande capacité énergétique est par exemple bien plus favorable à un système électrique centralisé qu'à un système basé sur des communautés énergétiques (des petites communautés locales autonome en capacité de produire leur propre énergie, d'administrer leur réseaux et de réguler leur besoin). La fission nucléaire n'est pas neutre car elle contient en elle un potentiel de puissance. Mais comment analyser ce qui est embarqué dans la technique ? Comment caractériser cette non-neutralité ? #### Les techniques d'écriture Pour questionner l'extériorité de la technique, nous prendrons le cas des techniques d'écriture. Écrire suppose l'usage d'outils et de procédés d'écriture comme l'usage d'un stylo avec de l'encre ou d'un clavier mais aussi des supports d'écriture comme une feuille ou encore un livre. Les supports d'écriture sont marqués, littéralement, par le travail des humains qui viennent y déposer leurs pensées. On sait aujourd'hui que cette activité remonte a plus de 3 000 avant J.C avec les premiers jetons d'argiles. Ils étaient utilisés pour réaliser la comtabilité lors d'échanges commerciaux et servaient d'équivalents abstraits aux biens échangés. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://sites.utexas.edu/dsb/files/2018/07/Tokens-Susa-Iran-3300BC.png"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Jetons d’argile provenant de Susa, Iran, 3300 BC </span> :::info Q : Est-ce que la pratique de l'écriture se limite à ces objets et à cette extériorisation de la pensée ? Que faites-vous lorsque vous écrivez ? Qu'est-ce qui se passe lorsque vous faites un brouillon lors d'un examen ? ::: Dans son ouvrage *La Raison graphique*, l'anthropologue Jack Goody montre que : > « L’écriture n’est pas un simple enregistrement phonographique de la parole [...]. Dans des conditions sociales et technologiques qui peuvent varier, l’écriture favorise des formes spéciales d’activité linguistique et développe certaines manières de poser et de résoudre les problèmes : la liste, la formule et le tableau jouent à cet égard un rôle décisif. Si l’on accepte de parler d’une « pensée sauvage », voilà ce que furent les instruments de sa domestication » (Goody 1979, p. 267)[^goody-1]. Ce que dit Goody c'est que l'écriture n'est pas juste une extériorisation de notre pensée sur un support mais que ce que l'on écrit va en retour influencer notre manière de penser. Il y a une réflexivité qui est mise en jeu. Lorsque vous faites un brouillon pour un examen, lorsque vous commencez une liste de courses, cela va vous orienter dans votre pensée et vous aider à formuler vos idées : vous allez vous rendre compte de manques dans la catégorie légumes, vous allez formuler et réécrire, itération après itération votre problématique, ... L'écriture a des effets cognitifs sur l'humain, elle n'est pas juste extérieure. Peut-on alors séparer l'humain de l'écriture, l'humain de la technique ? Pourrais-t-on collectivement continuer à penser, réfléchir, organiser et stocker notre mémoire sans les techniques d'écriture ? #### Les techniques animales et la domestication La technique n'est donc pas séparable de l'humain. Mais est-elle séparable du vivant ? L'idée commune voudrait que la technique soit la spécificité de l'être humain, de l'*homo-faber* pour reprendre le concept d'Henri Bergson[^bergson-1]. Dans les faits, les humains ne sont pas les seuls être vivants à manipuler des outils. C'est le cas par exemple des castors qui aménagent des barrages à l'aide de branches. Mais aussi des primates qui vont utiliser des outils pour se nourrir. Dans les années 1960, l'ethologue Jane Goodall va pour la première fois observer dans leur milieux naturel des primates se servir de brindilles pour attraper des termites. > «Il avait transformé une brindille en canne à pêche à termites après avoir retiré précautionneusement toutes les feuilles ! Or, la fabrication des outils était considérée comme un trait humain censé nous distinguer du règne animal. J’ai regardé la scène avec incrédulité, partagée entre la surprise et l’euphorie.»[^goodall-1] (Goodall, 2021) :::info Q : Quelle est la spécificité des humains si ce n'est pas la technique ? ::: D'un point de vue technique, la spécificité de l'humain est certainement plus une question de quantité d'outils utilisés que de qualité ou de nature des outils : il n'y pas de différence d'essence, entre les humains et les animaux à ce niveau (Guchet, 2010)[^guchet-1]. Cela contribue au rapprochement entre nature et culture (d'un point de vue technique) et à réinscrire l'humain dans le vivant. La technique étant alors pour les humains et les non-humains, ce qui médie notre relations aux milieux (ce qui sert d'intermédiaire). De la même manière qu'il n'y a pas d'humains sans technique, il n'y pas de sociétés vivantes sans technique. D'ailleurs, si en tant qu'humains nous sommes modifiés par les techniques que nous utilisons, c'est le aussi le cas des vivants non-humains. Prenons le cas des animaux domestiqués par exemple et plus particulièrement des animaux d'élevage comme les bovins ou la volaille. Les poulets élevés sur les chaînes de production de KFC ou de McDonald's sont entièrement mis au service de la production de viande. De la même manière que des machines, leur corps est mis au travail pour produire du kg de viande, selon certains standards. Aujourd'hui, on compte plus de 23 milliards de poulet sur la planète, soit trois fois plus que d'humains. L'industrialisation du poulet à eu des effets sur la structure physiologique même de l'animal. Leurs os sont surdimensionnés par rapport à ceux de l'époque pré-romaine. L'os de poulet est d'ailleurs considéré aujourd'hui comme un marqueur de l'Anthropocène[^bennett-1]. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34188686/original_38abc8e75fe2b0280b2e4caa9b778add.png?1738436523?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ L’os de poulet comme marqueur de l’anthropocène - Bucket KFC extrait de :
 Nicolas Nova & DISNOVATION.ORG, Bestiary of the Anthropocene (2023), Set Margins. </span> :::info Q : Qu'est-ce qui distingue le poulet de KFC d'une machine technique ? Est-ce que le poulet de KFC est toujours un être vivant ? ::: La technique est imbriquée dans le vivant, qu'il soit humain ou non-humain. Face à cette imbrication, on peut se demander s'il ne serait pas possible de concevoir des techniques, plus seulement pour les humains en particulier mais pour le vivant non-humain en général ? #### Les révoltes des Canuts et le *luddisme* Intéressons nous maintenant à l’hypothèse selon laquelle le développement technique tendrait vers un but unique qui serait contenu dans la technique elle-même. Il s’agit d’une forme d’essentialisation de la technique. Pour les plus optimistes la technique contiendrait, en elle, la perspective d’un progrès linéaire, pour les plus pessimistes, elle serait en contradiction avec la nature et nous mènerait inexorablement vers un effondrement. Laissons pour l’instant de côté la deuxième piste pour nous concentrer sur cette idée de progrès, avec l'exemple des Canuts. Depuis le XVIIIe siècle la ville de Lyon est réputée pour son industrie de la soie. Au début du XIXe, elle compte plus de 8 000 chefs d’ateliers et 20 000 compagnons. Les chefs d’ateliers ou “maîtres tisseurs” aussi appelés *"Canuts"* travaillent souvent à domicile, en famille, dans les pentes de la Croix-Rousse et choisissent leurs heures de travaillent selon leurs besoins. Avec l'avènement de l'industrie, ces métiers ont connus d'importantes transformations notamment avec l'apparition de nouveaux moyens de production comme le métier Jacquard. Inventé par le lyonnnais Joseph Marie Jacquard, ce métier à tisser a la particularité d'être programmable : le mécanisme est activés par des cartes perforées dans lesquelles sont prédéfinies certains motifs. Cela permet de grands gains de productivité. Cependant, ces machines ne vont pas faire l'unanimité auprès des artisans tisserands. À Lyon, de 1831 à 1834, les Canuts vont s'organiser et se soulever lors de ce qu'on appelle aujourd'hui les révoltes des Canuts[^oui-daccord-1] : d'abord sous la forme d'une grève générale puis d'une lutte armée. Au même moment, en Angleterre des mouvements similaires apparaissent comme celui des *luddites*. Ce dernier va mener des tisserands anglais à littéralement casser leurs métiers à tisser en signe de protestation contre l'automatisation de leur outils de travail. :::info Q : Qu'est-ce qui selon vous a pu pousser les artisans à briser les outils de travail ? Comment expliquer qu'une amélioration des performances des machines, par l'automatisation, peut mener à une grève des travailleur·euses voir au bris des machines ? ::: En fait, s'il est vrai que les chefs d'ateliers lyonnais sont propriétaires de leurs moyens de production, il n'ont pas de maitrise sur l'ensemble de la chaîne de production des tissus. Les chefs d'ateliers et les compagnons lyonnais répondent en réalité aux commandes passées par la "grandes fabrique" gérées par les *"soyeux"*. Ces derniers passent commandent, financent la production et commercialisent les biens fabriqués. Ce sont eux qui vont pousser à l'augmentation de la productivité des tisserands et à l'introduction de nouveaux métiers à tisser. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://medias.histoire-et-civilisations.com/api/v1/images/view/5ff2f0cd3e454649c8087f45/width_1000/image.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Deux ludittes s'en prennent à un métier Jacquart. Gravure anonyme, Wikimedia Commons </span> Les tisserands vont peu à peu vivre cette introduction comme une source d'aliénation. Ils ne maitrisent plus leur temps, sont mis en conccurence avec d'autres artisans, et ils constatent une déqualification de leurs métiers puisqu'il est maintenant programmable. Ces artisans réalisent qu'ils deviennent de simples ouvriers, interchangeables et privés de leurs savoirs faires. Ils sont réduits à être *"des machines qui mènent d'autres machines"*[^le-papillon] dans une forme de déclassement social voire de déshumanisation. L'expression de luddisme est aujourd'hui entrée dans l'usage pour décrire ce refus de l'innovation ou de l'automatisation par l'acte de briser et casser ces machines. Elle rejoint par là des théories autour du sabotage[^malm-1] qui gagne en regain aujourd'hui. #### La mort des tramways aux États-Unis Un autre exemple de progrès relatif est l'histoire de la mort des tramways aux États-Unis[^tram-inter]. Au début du XXe siècle, les mobilités citadines américaines sont largement dominées par le tramway qui transporte des quantités très importantes d'habitant·es tout en étant alimentée par électricité. Ce qui, de nos jours, nous paraît assez enviable quand à nos enjeux de décarbonation des mobilités. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/10/Pacific-Electric-Red-Cars-Awaiting-Destruction.jpg/2560px-Pacific-Electric-Red-Cars-Awaiting-Destruction.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ « Trams rouges » de Los Angeles de la Pacific Electric Railway, empilés en attente de leur démolition en 1956. </span> Seulement, à l'horizon des années 1950, les tramways vont complètement disparaître au profit de la voiture individuelle. Pour autant, ces voitures ne sont pas plus performantes, ni moins chères, ni plus confortables. Elles contribuent à engorger les routes et ralentir le trafic des tramways et des trolleys. Elles augmentent aussi les coûts d'entretien des voiries qui sera d'ailleurs payé par les compagnies de tramways, chargées jusqu'ici par les municipalités de cette tâche. > « Les historiens américains ont ainsi montré que le démantèlement des tramways électriques et leur remplacement par des véhicules individuels et des bus à essence ne répondait à aucune logique technique ou économique, qu’il avait considérablement accru les coûts de la mobilité et, à moyen terme, avait même ralenti celle-ci ! » (Bonneuil et Fressoz, 2013, p.135)[^bonneuil-fressoz-1] :::info Q : Pourquoi la voiture individuelle s'est-elle finalement imposée face aux transports collectifs malgrès tout ses défauts ? ::: La disparition des tramways aux États-Unis a en fait donné lieu à un grand scandale dans le pays. Dans les années 1930, deux grandes firmes électriques qu'étaient Général Electric et Insull avaient le monopole sur les compagnies de tramway. Cela leur permettait de lisser leur production d'électricité. Au même moment des réformes vont avoir lieux obligeant ces firmes à revendre leur flotte ce qui donnera naissance à une miriade de petites sociétés. Ces dernières ne sont malheureusement pas rentables vu les difficultés que présente ce secteur. En parallèle, le constructeur de voiture General Motors avait entamé depuis 1922 un travail pour concevoir une stratégie visant à progressivement remplacer les tramways par des bus à essence puis par des voitures. Face aux difficultés finançières des nouvelles compagnies de tram, General Motors va s'associer avec d'autres grands acteurs de l'industrie pétrochimique tels que Standard Oil et Firestone. Ensembles, ils vont *« racheter à vil prix les tramways dans une cinquantaine de villes américaines. Une fois aux commandes, ils suppriment les lignes de tramway ou les remplacent par des bus à essence, afin de créer de nouveaux débouchés à l’industrie automobile. »* (Bonneuil et Fressoz, 2013, p.136) La disparition du transport collectif qu'était le tramway était une condition nécessaire à l'avènement du modèle de la voiture individuelle et à la réussite du projet de péri-urbanisation des villes américaines. La recomposition de ces villes autour de la voiture allait de concert avec la promotion de la maison individuelle en périphérie - soit un projet politique construit à l'époque comme antagoniste au projet communiste. La disparition du tramway ne s'est pas fait pour des raisons de progrès tels que la limitation des temps de trajets, mais pour répondre à des intérêts idéologiques incarnés par les industriels de l'automobile. --- ### 3.3. Enseignements Que pouvons nous tirer de cette série d'exemple ? Rappelons ce que nous disait une définition classique de la technique : (1) la technique serait le résultat d'un intention posée à priori par les humains (un dessin) ; (2) la technique ne serait qu'un ensemble d'instruments ou de moyens neutres que l'on pourrait séparer des fins qu'ils servent (les usages) ; (3) la technique est extérieure à l'humain et au non-humain, elle se limite à la part artificielle de notre monde ; et enfin (4) la technique tend de manière linéaire vers un but (ex : le progrès). Voilà, au contraire, ce que la série de contre-exemple nous enseigne : 1. **Il n’y a pas de maîtrise de la technique et de sa genèse :** La technique n’est pas nécessairement le résultat d’une intention humaine - *Propulseurs : Une même technique peut apparaître à différents endroit du globe et dans différentes temporalités* - *Flops technologiques : Certaines techniques échouent à se diffuser malgrès leur faisabilité, leur efficacité et l’existence d’applications* 2. **Il n’y a pas de neutralité de la technique :** La technique n'est pas qu’un simple moyen neutre, séparable de ses finalités - *Travail des enfants : Certaines techniques incorporent des valeurs dans leur conception* - *Bombe atomique : Certaines techniques portent en elles un potentiel "en devenir" plutôt qu’un autre* 3. **Il n’y a pas d’humain, ni d'animaux, sans technique :** On ne peut pas séparer la technique de l’humain, le vivant de la technique - *Écriture : La technique façonne notre manière de penser* - *Techniques animal : La technique n'est pas le propre de l'humain* 4. **L’innovation technologique n’est pas nécessairement source de progrès :** Le développement technologique ne nous mène pas, naturellement et de manière linéaire, vers le progrès - *Mouvement du luddisme : la supposée amélioration de certaines techniques peut faire l’objet de controverses et de luttes sociales* - *Mort du tramway : l'évolution des techniques peut cacher d'autres intérêts que ceux du progrès sociétal.* Si la technique **n’est pas le résultat d’une intention humaine**, qu’elle **n’est pas qu’un simple instrument neutre**, qu’on **ne peut pas séparer l’homme de la technique** et que son développement **n’est pas non plus, en soi, porteur de progrès**, alors comment - mieu - décrire et parler de la technique ? Tous ces contre-exemples sont des manifestations des effets de *milieux*. La technique ne désigne pas un environnement d'objets et d'instruments qui nous entoureraient et que nous pourrions optimiser, substituer avec des versions plus efficaces dans le but de mieux remplir les finalités que nous aurions fixé à priori. Au contraire la technique consitue des milieux, dans lesquels nous sommes complétement pris et sans lesquels nous ne pouvons pas être. Dans le prochain cours, ne reviendrons en détail sur ce concept de milieu technique. --- ## 4. Pour la prochaine séance Pour approfondir la critique d'une technique comme simple instrument neutre au service du progrès, vous pouvez prolonger ce cours avec la lecture de cet article d'André Gorz[^gorz-1], dans le numéro 6 de la revue Le Sauvage consacré entièrement à l'automobile. L'article est disponible [(à cette adresse)](https://www.lesauvage.org/wp-content/uploads/2023/12/Le-Sauvage_n%C2%B06_Sept-Oct73.pdf), pages 9 à 13 inclus. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/33870998/original_ad9f35d16d7cdbba9419ac84f9fb8f70.png?1737498329?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Scan de l'article d'André Gorz, sous le pseudonyme de Michel Bosqué (1973) </span> [^anxiete-smartphone]: https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/le-luddite-club-le-club-des-ados-qui-ne-veulent-plus-de-leurs-smartphones/ [^simondon-1]: Gilbert Simondon (1968), *Entretien sur la mécanologie* par Jean Le Moyne, REVUE DE SYNTHÈSE : TOME 130, 6e SÉRIE, N° 1, 2009 [^steiner-1]: Pierre Steiner (2010), *Philosophie, technologie et cognition : état des lieux et perspectives*, Intellectica. vol.53 n°54 p7–40. [(résumé par Stéphane Crozat disponible ici)](https://aswemay.fr/co/these-tac.html) [^leroi-gourhan-1]: André Leroi-Gourhan (1945), *Évolution et technique, tome 2. Milieu et technique*, Albin Michel [^nova-1]: Nicolas Nova (2011), *Les Flops technologiques: comprendre les échecs pour innover*, FYP éditions [^feenberg]: Andrew Feenberg (2004), *(Re)penser la technique. Vers une technologie démocratique*, La Découverte, MAUSS (trad. « Questionning Technology », 1999) [^goody-1]: Jack Goody (1979), *La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage*, Minuit. [^goodall-1]: Jane Goodall (2021) dans *Le jour où… Jane Goodall a vu un singe fabriquer un outil*, Libération [(consultable ici)](https://janegoodall.fr/app/uploads/2023/02/2021-pr-32-liberation.pdf) [^guchet-1]: Xavier Guchet (2010), *3. La technicité animale à la lumière de la philosophie de l’individuation de Gilbert Simondon*, p.95-114, dans *Penser le comportement animal*, edité par Florence Burgat, Éditions de la Maison des sciences de l'homme. [(consultable ici)](https://books.openedition.org/editionsmsh/12909) [^bergson-1]: Henri Bergson (1907, 1991), *L’Évolution créatrice*, Paris, PUF. [^bennett-1]: Carys Bennett (2018), *Et l’os de poulet devint le symbole de l’anthropocène*, The Conversation [(consultable ici)](https://theconversation.com/et-los-de-poulet-devint-le-symbole-de-lanthropocene-108857) [^oui-daccord-1]: Pour en savoir plus sur les révoltes des Canuts, je vous conseille [cette vidéo documentaire](https://youtu.be/RBHb4M7Nuhs?si=8LVlyv4UD2AwXAfK) de la chaîne youtube *Oui d'accord*. [^le-papillon]: C'est de cette manière que sont décrits les Canuts dans un journal de propriétaires bourgeois de l'époque, *Le Papillon*, le 23 septembre 1832. [^malm-1]: Andreas Malm, (2020), *Comment saboter un pipeline*, La Fabrique. [^tram-inter]: Pour les plus intéressé·es, je recommande ce podcast sur d'Affaires Sensibles avec Frédéric Héran, intitulé *Qui a eu la peau du tramway ?* (13 février 2024) [(disponible ici)](https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/affaires-sensibles/affaires-sensibles-du-mardi-13-fevrier-2024-9380189) [^bonneuil-fressoz-1]: Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz (2013), *L'évènement Antropocène. La Terre, l'histoire et nous*, Seuil. [^gorz-1]: Michel Bosqué, (1973), *Mettez du socialisme dans votre moteur*, N°6, septembre-octobre 1973. L'article sera aussi publié sous le titre de *L'idéologie sociale de la bagnole* et signé d'André Gorz, non plus de son pseudonyme de Michel Bosqué. [(consultable ici)](https://www.lesauvage.org/2023/12/50-ans-du-sauvage-le-numero-6-de-sept-oct-1973-la-bagnole) <!-- <img style="max-height: 720px;" src="LIEN"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> LEGENDE </span> -->