--- title: S3 — La technique n'est pas neutre date: 2026-01-19 licence: CC-BY-SA 4.0 lang: fr layout: notes theme: pink header-includes: | <style> :root { --color1: #5E1600; --color2: #5E1600; --color3: #FF0000; --back: #FFFDFE; --front: #5E1600; } body {font-family: Helvetica; font-size: 1em; hyphens: none} h1 {font-family: Helvetica; font-weight: normal; font-size: 5em;} h2 {font-family: Helvetica; font-weight: normal; font-size: 3em;} h3 {font-weight: normal; font-size: 2em;} h4 {font-weight: normal; font-style: italic; font-size: 1.5em;} .pink {color: DeepPink;} .blue {color: blue;} section.level2 {flex: 2 1 400px;} section.largecard {flex: 2 1 100%;} img.center { display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; } div.sourceCode { background-color: lavender; } section.tablemono table {font-family: monospace;} .center {text-align: left;} .info {color: #8F2100; background-color: #FFCBCD; padding: 1.5em; padding-bottom: 0.5em; padding-top: 0.5em;} div.danger, section.danger {color: #a94442; background-color: #f2dede; border: none; padding: 1em; margin-bottom: 0.5em;} code, .sourceCode { background-color: lavender;} .two-column-layout { column-count: 2; /* Set column number */ column-gap: 25px; max-width: 100%; overflow: hidden; } .markdown-body, .ui-infobar { max-width: unset !important; } .two-column-layout ul, .two-column-layout ol { margin: 0; padding-left: 20px; } .two-column-layout strong { font-weight: bold; } .two-column-layout em { font-style: italic; } .two-column-layout h1, .two-column-layout h2, .two-column-layout h3, .two-column-layout h4, .two-column-layout h5, .two-column-layout h6 { margin-top: 0; } </style> --- # S3 - La technique n'est pas neutre <div style="text-align:center;"><img style="width:100%;"src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/35078098/original_5c65c3f3309342b45697259ada8d9ab7.jpg?1741460674?bc=0"></div> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartographie inversée du sol par Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire dans Terra Forma (2019, édition B42 - <a href="http://s-o-c.fr/index.php/terraforma/">Source</a>)</span> --- **Objectifs de la séance :** Ce cours vise à comprendre pourquoi la technique ne peux pas être considérée comme neutre (ni positive, ni négative par essence). Nous aborderons la technique d’un point de vue relationnel : comment la technique influence notre rapport aux autres (vivants humains comme non-humains), au monde et à nous même. --- **Détails :** [TOC] --- ## 1. Quelques interrogations ### Le travail des enfants Commennçons avec cette idée reçue que la technique serait neutre. Cela revient à dire que l'on peut séparer la fin des moyens, séparer les besoins auxquels répond un objet technique de ses modes de production. Dans ses travaux sur la technique, le philosophe Andrew Feenberg s'intéresse aux outils de production et revient notamment sur le travail des enfants dans les usines au XIXe siècle. À cette époque, la protection des enfants n'est pas vraiment un impératif moral globalement partagé dans la société. Les enfants contribuent à l'effort productif, dans l'usine entre autre, dès leur plus jeune âge. :::info Q : - Est-ce qu’on peut considérer les techniques de production de cette époque comme de simples instruments neutres ? - Les outils de production sont ils neutres au sens ou on pourrait s'en servir pour faire travailler aussi bien des enfants que des ouvrier·ères reconnu·es et bien rétribué·es ? - Quel rôle joue le système de production lui-même, dans cette neutralité ? Les finalités de l'industrie sont elles séparables des moyens, c'est-à-dire de la manière de les obtenir ? ::: Feenberg va montrer que les enfants ne sont pas des ouvriers comme les autres qui utiliseraient les machines de l'usine mais qu'au contraire, les outils et machines étaient conçus spécifiquement pour elles·eux : > « Quand on regarde les vieilles photos d’enfants ouvriers, on est frappé par le fait que les machines sont adaptées à leur hauteur [Newhall, 1964, p. 140]. Ces images nous choquent, mais elles étaient sans doute parfaitement acceptables jusqu’à ce que le travail des enfants soit contesté. Les spécifications de la conception technique incorporaient tout simplement dans la structure des machines le fait sociologique du travail des enfants. On retrouve l’empreinte des relations sociales dans la technologie en vigueur. » A. Feenberg (2004, p.58)[^feenberg] <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34188659/original_7600e4d17a0c80833e191c82ded28abb.jpg?1738436443?bc=0 "> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Lewis Hine. Library of congress </span> Le travail des enfants était consitutif de la forme des machines et de l'organisation plus générale des modes de production de l'époque. Leur contribution était une condition nécessaire à l'avènement de cette industrie. On ne peut vraisemblablement pas séparer la finalité de la production de masse de la participation des enfants au mode de production. Ce qu'explique enfin Feenberg, c'est que la morale de l'époque ne tenait pas compte du droit des enfants et que c'est cette morale et ces valeurs qui vont se retrouver incorporées dans les moyens et les finalités techniques. ### La fission nucléaire Le cas de la fission nucléaire est aussi un bon exemple de non-neutralité de la technique. La découverte de la fission nucléaire dans les années 1930 permet de découvrir le phénomène de masse critique, au-delà de laquelle nous sommes en capacité d'entrenir une réaction en chaîne dégageant alors une quantité importante d'énergie. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://www.history.navy.mil/content/history/nhhc/our-collections/art/exhibits/conflicts-and-operations/operation-crossroads-bikini-atoll/late-stage-of-baker/_jcr_content/mediaitem/image.img.jpg/1487877605495.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Charles Bittinger. Late stage of baker </span> :::info Q : Est-ce que la découverte d'une telle puissance énergétique peut être considérée comme neutre ? ::: Les premières réflexions sur l'énergie atomique envisageaient une utilisation dans le secteur de l'extraction minière ou des travaux publics. Mais très rapidement, avec l'arrivée de la guerre, le projet Manhattan va être mis en place. La fission nucléaire va trouver une application militaire qui mènera aux conséquences que l'on connait. Mais son utilisation civile n'est pas plus neutre. Le nucléaire, par la concentration d'une grande capacité énergétique est bien plus compatible à un système électrique centralisé qu'à un système basé sur des petites communautés locales autonome en capacité de produire leur propre énergie, d'administrer leur réseaux et de réguler leur besoin (*communautés énergétiques*). La fission nucléaire n'est pas neutre car elle contient en elle un potentiel de puissance. Mais comment analyser ce qui est embarqué dans la technique ? Comment caractériser cette non-neutralité ? ### Les techniques d'écriture Pour questionner le cliché l'extériorité de la technique, nous prendrons le cas des techniques d'écriture. Écrire suppose l'usage d'outils et de procédés d'écriture comme l'usage d'un stylo avec de l'encre ou d'un clavier mais aussi des supports d'écriture comme une feuille ou encore un livre. Les supports d'écriture sont marqués, littéralement, par le travail des humains qui viennent y déposer leurs pensées. On sait aujourd'hui que cette activité remonte a plus de 3 000 avant J.C avec les premiers jetons d'argiles. Ils étaient utilisés pour réaliser la comtabilité lors d'échanges commerciaux et servaient d'équivalents abstraits aux biens échangés. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://sites.utexas.edu/dsb/files/2018/07/Tokens-Susa-Iran-3300BC.png"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Jetons d’argile provenant de Susa, Iran, 3300 BC </span> :::info Q : Est-ce que la pratique de l'écriture se limite à ces objets et à cette extériorisation de la pensée ? Que faites-vous lorsque vous écrivez ? Qu'est-ce qui se passe lorsque vous faites un brouillon lors d'un examen ? ::: Dans son ouvrage *La Raison graphique*, l'anthropologue Jack Goody montre que : > « L’écriture n’est pas un simple enregistrement phonographique de la parole [...]. Dans des conditions sociales et technologiques qui peuvent varier, l’écriture favorise des formes spéciales d’activité linguistique et développe certaines manières de poser et de résoudre les problèmes : la liste, la formule et le tableau jouent à cet égard un rôle décisif. Si l’on accepte de parler d’une « pensée sauvage », voilà ce que furent les instruments de sa domestication » (Goody 1979, p. 267)[^goody-1]. Ce que dit Goody c'est que l'écriture n'est pas juste une extériorisation de notre pensée sur un support mais que ce que l'on écrit va en retour influencer notre manière de penser. Il y a une réflexivité qui est mise en jeu. Lorsque vous faites un brouillon pour un examen, lorsque vous commencez une liste de courses, cela va vous orienter dans votre pensée et vous aider à formuler vos idées : vous allez vous rendre compte de manques dans la catégorie légumes, vous allez formuler et réécrire, itération après itération votre problématique, ... L'écriture a des effets cognitifs sur l'humain, elle n'est pas juste extérieure. Peut-on alors séparer l'humain de l'écriture, l'humain de la technique ? Pourrais-t-on collectivement continuer à penser, réfléchir, organiser et stocker notre mémoire sans les techniques d'écriture ? ### Les techniques animales et la domestication La technique n'est donc pas séparable de l'humain. Mais est-elle séparable du vivant ? L'idée commune voudrait que la technique soit la spécificité de l'être humain, de l'*homo-faber* pour reprendre le concept d'Henri Bergson[^bergson-1]. Dans les faits, les humains ne sont pas les seuls être vivants à manipuler des outils. C'est le cas par exemple des castors qui aménagent des barrages à l'aide de branches. Mais aussi des primates qui vont utiliser des outils pour se nourrir. Dans les années 1960, l'ethologue Jane Goodall va pour la première fois observer dans leur milieux naturel des primates se servir de brindilles pour attraper des termites. > «Il avait transformé une brindille en canne à pêche à termites après avoir retiré précautionneusement toutes les feuilles ! Or, la fabrication des outils était considérée comme un trait humain censé nous distinguer du règne animal. J’ai regardé la scène avec incrédulité, partagée entre la surprise et l’euphorie.»[^goodall-1] (Goodall, 2021) :::info Q : Quelle est la spécificité des humains si ce n'est pas la technique ? ::: D'un point de vue technique, la spécificité de l'humain est certainement plus une question de quantité d'outils utilisés que de qualité ou de nature des outils : il n'y pas de différence d'essence, entre les humains et les animaux à ce niveau (Guchet, 2010)[^guchet-1]. Cela contribue au rapprochement entre nature et culture (d'un point de vue technique) et à réinscrire l'humain dans le vivant. La technique étant alors pour les humains et les non-humains, ce qui médie notre relations aux milieux (ce qui sert d'intermédiaire). De la même manière qu'il n'y a pas d'humains sans technique, il n'y pas de sociétés vivantes sans technique. D'ailleurs, si en tant qu'humains nous sommes modifiés par les techniques que nous utilisons, c'est le aussi le cas des vivants non-humains. Prenons le cas des animaux domestiqués par exemple et plus particulièrement des animaux d'élevage comme les bovins ou la volaille. Les poulets élevés sur les chaînes de production de KFC ou de McDonald's sont entièrement mis au service de la production de viande. De la même manière que des machines, leur corps est mis au travail pour produire du kg de viande, selon certains standards. Aujourd'hui, on compte plus de 23 milliards de poulet sur la planète, soit trois fois plus que d'humains. L'industrialisation du poulet à eu des effets sur la structure physiologique même de l'animal. Leurs os sont surdimensionnés par rapport à ceux de l'époque pré-romaine. L'os de poulet est d'ailleurs considéré aujourd'hui comme un marqueur de l'Anthropocène[^bennett-1]. <img style="max-height: 350px;" class="center" src="https://d2w9rnfcy7mm78.cloudfront.net/34188686/original_38abc8e75fe2b0280b2e4caa9b778add.png?1738436523?bc=0"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ L’os de poulet comme marqueur de l’anthropocène - Bucket KFC extrait de :
 Nicolas Nova & DISNOVATION.ORG, Bestiary of the Anthropocene (2023), Set Margins. </span> :::info Q : Qu'est-ce qui distingue le poulet de KFC d'une machine technique ? Est-ce que le poulet de KFC est toujours un être vivant ? ::: La technique est imbriquée dans le vivant, qu'il soit humain ou non-humain. Comme expliqué plus tôt, les milieux ne sont jamais que biologique mais toujours aussi techniques (comme physiques, géographiques, ...). --- ## 2. Mi-lieu : S'intéresser aux relations (de constitutivité) Comme nous l'avons vu en biologie, à l'inverse de l'environnement, la notion de milieu est un concept relationnel. Cette notion nous invite à regarder au delà de la somme des parties (la voiture, la route, l'usager·ère, l'exploitation de pétrole, ...) et à regarder la relation qu'ils constituent (le mi-lieu). ### Constitutivité technique Le *milieu associé* de Simondon ne décrit pas juste la somme des objets et des conditions nécessaires pour qu'il soit adopté. Il décrit surtout le tissu de relations qui tient ces entités ensembles. Il faut faire la différence entre rapport et relation. Dans un rapport, les deux termes pré-existent à leur mise en rapport et peuvent exister en dehors de celui-ci. Dans une relation, les termes ne pré-existent pas à la relation mais ils adviennent en même temps que la relation. En biologie c’est l’exemple des chaînes trophiques. Il n'y a pas un état antécédent où les espèces existeraient chacune de leur côté. Leur mise en relation produit quelque chose de plus que la somme de ses termes. Supprimez un terme et vous entrainerez une cascade throphique qui reconfigure l’ensemble des relations du réseau (exemple : disparition des abeilles). Pour le dire simplement donc, dans un rapport 1+1=2 alors que dans une relation 1+1=3. Est-ce que quelque chose de similaire est observable avec les milieux techniques ? Oui et on dira que les techniques sont **constitutives des milieux** et qu'elle transforme les termes de la relation. <!--Par exemple, les techniques d'élevage industriel de volaille produisent autre chose que la mise en rapport des volailles avec des consommateurs de viande. Nous l'avons vu précédemment, elles transforment jusqu'à la structure même du poulet (ses os) mais aussi leur espace vécu (celui de l'élevage), elles transforment aussi notre rapport à la viande ainsi que les territoires que l'on habitent. --> Pour illustrer la constitutivité de la technique et sa non-neutralité, on prend souvent l'exemple de l'échographie. Les travaux de Peter-Paul Verbeek[^verbeek] ont montrés que l'échographie a des effets constitutifs sur le foetus, les parents et la relation à l'enfant. Verbeek expose 3 grands effets contitutifs. <img style="min-height: 350px;" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/40/Medecine_Echographie.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Échographie d'un fœtus de neuf semaines. © Aoineko - licence CC BY-SA 3.0 </span> D'abord, l'échographie a tendance à donner à voir le foetus plus grand qu'il ne l'est, quasiment la taille d'un nouveau né (au lieu de 8,5cm à 11 semaines). On l'identifie donc plus facilement comme une personne. Ce n'est pas pour rien que les images d'échographies sont souvent utilisées dans les campagnes anti-avortement. L'échographie va aussi avoir pour effet de changer la relation parents-enfants à commencer par la relation à la mère. L'échographie est un examen médical et la mère va apparaître comme un environnement qu'il faut *surveiller* pour la bonne santé du foetus. Enfin, l'échographie change la relation exclusive entre la mère et l'enfant et va favoriser l'engagement du père. Les différents termes (foetus, mère, père) sont donc transformés par cette nouvelle relation permise par l'échographie. Un dernier exemple est celui de la VAR (*Video Assistant Referee*) dans le monde du football. La VAR permet à l'arbitre de faire appel à un arbitre assistant vidéo qui peut revisionner les captations vidéos du match. L'objectif lors de son introduction était de réduire les erreurs et les injustices grâce à des ralentis différés et à des points de vue variés. <img style="max-height: 350px;" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/fa/FC_RB_Salzburg_gegen_SK_Sturm_Graz_%282022-03-13%29_71.jpg "> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Arbitre vérifiant une action lors d'un match en Allemagne © Werner100359 - licence CC BY-SA 4.0 </span> La VAR est plus que une somme d’appareillages techniques (caméra, salle de visionnage, …) mais elle transforme l'activité même du football et la relation entre les parties (arbitres, joueurs, spectateurs). Elle va d'abord avoir des effets sur les spectateurs. On pense par exemple au match France-Tunisie en novembre 2022 où la France arrache une égalisation dans les arrêts de jeu. Le but va être annulé par la VAR, alors que TF1 avait déjà rendu l'antenne, impliquant une défaite de la France. C'est l'expérience du spectateur qui est modifée, sa célébration se retrouve suspendue jusqu'à validation. La VAR décale l'émotion et l'explosion immédiate. L'expérience des arbitres est aussi affectée. On s'est rendu compte qu'avec la VAR, ces derniers ont tendance à juger plus sévèrement des fautes car le visionnage des ralentis des actions a un effet cognitif sur eux. Les arbitres vont aussi avoir tendance à ne plus s'engager sur les hors-jeux quitte à laisser filer du temps de jeu virtuel avant d'être rectifié par la VAR. Par ailleurs, la VAR n'a pas supprimée les erreurs d'arbitrage ni les controverses. Elle n'a fait que décaler l'injustice et les débats. Certes, la précision de l'arbitrage s'est trouvée améliorée, mais ce n'est pas ça le plus intéressant. L'introduction de la VAR a transformée le football en changeant la relation entre arbitres, joueurs et spectateurs. Elle n'est donc pas une solution technique aux erreurs d'arbitrages qui se substituerait à l'arbitrage humain mais elle est constitutive d'une autre manière de jouer au foot. ### La suppléance plutôt que la substitution Quelles sont les implications de la constitutivité technique des milieux ? D'abord, c'est parce que la technique est constitutive qu'elle **n'est pas neutre**. On peut également dire qu'il n'y a jamais de simple **substitution** technique qui soit neutre. Dans le sens où substituer signifierait échanger un moyen technique par un autre sans changer les finalités. Autrement dit on ne peut pas remplacer une technique par une autre sans changer de milieu. Prenons le cas des supports de diffusion d'un film. Dans une logique de substitution, remplacer une salle de cinéma par un plateforme de streaming en ligne n'aurait pas d'effets sur le cinéma en tant que milieu - autre que permettre de nouvelles fonctionnalités (accessibilité en tout lieux, catalogue plus large, choix de la langue, ...). Cela serait nier les effets de milieux. <div class="two-column-layout"> <img style="max-height: 200px;" class="center" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2f/Sala_de_cine.jpg/2560px-Sala_de_cine.jpg"> <img style="max-height: 200px;" class="center" src="https://external-content.duckduckgo.com/iu/?u=https%3A%2F%2Fwww.androidauthority.com%2Fwp-content%2Fuploads%2F2024%2F06%2Fnetflix-current-tv-ui-2024.jpg&f=1&nofb=1&ipt=af8dedfabb032b0ae0ced34cfe5150eefd26e077880a5245fa320d557d042f5a"> </div> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ À gauche, Salle de cinéma à Madrid, Espagne © Jorge Simonet - CC BY-SA 4.0 | À droite, Application Netflix, 2024 </span> <br></br> En pratique, l'introduction des plateformes de streaming ont largement transformées les relations dans le milieu du cinéma. Du côté de production, les rythmes se sont accélérés imposant des nouvelles méthodes de travail pour les professionnels du cinéma. Les pratiques sociales de visionnage ont été affectées. Regarder un film en salle n'est pas comparable avec un visionnage à domicile dans un salon. Bien souvent d'autres pratiques se superposent à ce visionnage (tâches domestiques, scroll sur les réseaux) ce qui change l'expérience du film. Par ailleurs, les productions s'adaptent à ces nouveaux usages (les acteurs prononcent plus de dialogue pour que des spectateurs distraits ne perdent pas le fil de l'oeuvre). Les algorithmes des plateformes influencent eux aussi les productions et la nature des scénarios. À la substition, nous préférerons donc la notion de **suppléance**. La suppléance reconnait les effets de milieux. L'idée n'est plus de chercher absolument à remplacer un objet par un autre mais de voir dans l'introduction d'un objet, la production d'une transformation. La suppléance prend acte que l'introduction d'une technique va à la fois ouvrir des possibles (stockage, taille, etc.) mais en fermer d'autres (unicité du support de lecture, possibilité d'anoter de manière manuscrite). La constitutivité technique et la suppléance sont donc plus proches d'un modèle **"possibiliste"**[^blache] que d'un modèle "déterministe". Les techniques ne déterminent pas par essence une certaine trajectoire sociétale. Par contre, les techniques *rendent possibles* certaines trajectoires plutôt que d'autres. ### Avance de la technique Les effets de suppléances ne sont jamais complètement anticipables. Les techniques introduites sont constitutives de nouveaux milieux et de nouvelles finalités mais nous ne pouvons pas les connaître avec exactitude à priori, avant que la relation n'existe. Il n'y a donc pas de déterminisme social de la technique, c'est-à-dire que ne maîtrisons pas les trajectoires technologiques et les effets qu'elles ont sur les sociétés. Mais pour autant il n'y a pas non plus de déterminisme technologique absolu, c'est-à-dire que nous gardons une certaine capacité d'agir sur la technique. Seulement, nous avons toujours un léger retard sur la technique, ou disons plutôt qu'il y a une **avance de la technnique** : > « La technique est simultanément un opérateur d’ouverture et de restriction de nos possibilités d’action et de pensée. Utiliser, choisir une technique, c’est s’ouvrir à un mode d’expérience particulier, et donc renoncer à d’autres modes d’expérience, en prenant connaissance de ce renoncement – sur le mode d’un sentiment de perte – après coup. En raison de cette constitutivité de la technique dans nos milieux, il y a une avance de la technique sur ce que nous pensons et voulons faire d’elle lorsque des « innovations techniques » apparaissent dans nos vies : nous raisonnons à court terme en invoquant l’utilité et la satisfaction de besoins, alors que sur les moyens et longs termes ce sont de nouveaux désirs, de nouvelles fins et de nouvelles contraintes qui apparaissent (voir la notion d’exaptation dans le chapitre 5). » (Pierre Steiner, in Triclot et al., p. 185) Cela ouvre sur plusieurs interrogations : Comment naviguer avec cette avance de la technique alors que nous sommes nous-même pris dans la technique ? Mais aussi : quel monde rend-on possible telle ou telle technique et est-ce que ces mondes se valent tous ? --- :::danger **[En résumé : S'intéresser aux relations]** - Les termes de la relation ne **pré-existent pas** à la relation - La technique est plus que la somme de ses parties, elle est **constitutive des milieux et de notre expérience humaine** - La constitutivité tient ensemble les moyens et les fins : la technique n'est donc **pas neutre** - Il n'y a pas de substitution technique à milieu équivalent ; mais toujours des effets de **suppléance qui ouvrent ou ferment des milieux**. - Il y a toujours une **avance de la technique**, sur un modèle possibiliste plutôt que déterministe ::: ## 3. Au milieu : Faire preuve de réflexivité La troisième propriété des milieux est une conséquence directe de la deuxième. Si il y a constitutivité des milieux, alors nous sommes nous même, humain·es, toujours *"au milieu"* des milieux. Autrement dit, on ne peut pas s'extraire de notre milieu. C'est ce qu'on observe déjà chez le vivant non-humain. On peut reprendre le célèbre exemple de la tique chez von Uexküll (mais on aurait aussi pu reprendre l'abeille). La tique ne fait pas que subir les phénomènes naturels (vents) mais elle est aussi actrice. Bien qu'elle ne voit ni les formes ni les couleurs, sa perception du monde n'est pas nulle. Elle est seulement réduite à sa capacité à sentir la présence d'acide butyrique, qui révèle la présence d'une proie potentielle. Lorsqu'elle repère l'odeur d'acide, elle se laisse tomber sur sa proie et se dirige ensuite au toucher pour trouver un endroit sans poils. On le voit bien, les relations dans lesquelles la tique est engagée influencent radicalement sa manière de perçevoir son milieu. ### Technique anthropologiquement constitutive Il en est de même pour l'humain que pour la tique, à la différence que nous sommes instrumenté·es par la technique. On perçoit certes notre monde à travers nos organes biologiques mais aussi à travers nos médiations techniques. C'est la thèse de la "technique anthropologiquement constitutive" (thèse TAC) : > "L’outil – bien utilisé et bien conçu − devient plutôt transparent ; sa préhension – s’il y en a une − est ressentie comme extension du corps sentant et agissant (Lenay, 2006). L’aveugle perçoit le monde au bout de la canne ; le conducteur perçoit la texture de la route avec les roues (Merleau-Ponty, 1945, p.167)." (Steiner, 2010, p.16)[^steiner] C'est aussi l'exemple des techniques d'écriture que nous avons vu précédemment. Les techniques d'écriture changent notre manière de penser et la rende possible. C'est pareil en ce qui concerne notre rapport au temps. La manière dont on se représente le temps et dont on en fait l'expérience, est largement définit par la technique (la montre, le chronomètre, le calendrier, le réveil, ...). L'historien des techniques Lewis Mumford a notamment montré que l'invention de l'horloge a complètement reconfiguré notre rapport au temps et permis l'essor de l'industrie[^mumford]. La technique n'est pas que le produit de l'intelligence humaine mais c'est elle qui la rend possible. On ne peut pas penser, ni sentir, en dehors de la technique. On ne peut donc pas avoir un point de vue extérieur sur nos milieux, parce qu'on les observe toujours depuis le milieu. Il n'y a pas de position de surplomb. Cela nous oblige à faire preuve de réflexivité quand on travail sur les milieux. Si notre manière de nous rapporter au monde et de nous le représenter est constitué par la technique, alors il nous faut constamment interroger nos représentations du monde et nos outils de connaissance. ### Attachements et Héritages Un autre concept utile pour penser les effets de la constitutivité technique sur l'humain est la notion d'attachement. Puisque que nous sommes techniquement constitués, on peut dire que nous sommes attaché·es à la technique. L'**attachement** est un concept issue de la sociologie pragmatiste. Il peut être entendu, selon le sociologue Antoine Hennion, dans deux sens[^hennion]. C'est à la fois : > « ce qui nous tient, ce à quoi nous tenons » (Antoine Hennion, 1993) Le philosophe Alexandre Monnin[^h&f], reprend ce terme d'attachement pour parler de la relation que nous entretenons avec la technique aujourd'hui. Nous sommes à la fois : - attaché·es, au quotidien, aux milieux techniques que l'on habite sous la forme de dépendances (dépendance à l'agriculture, aux mobilités carbonées, au smartphone) - *Ce qui nous tient* - mais aussi, attaché·es par notre relation à ces milieux parce qu'ils sont constitutifs de nos normes et de nos valeurs (l'accès universel à tous les produits n'importe où, la liberté individuelle de déplacement, la communication et l'accès à l'information instantanée) - *Ce à quoi nous tenons*. La notion d'attachement va de pair avec celle d'**héritage**[^h&f]. On hérite collectivement de toutes ces médiations, de ces milieux techniques et des relations d'attachements qu'ils constituent. Nous ne pouvons pas nous en défaire si facilement car cela supposerait de redéfinir la relation. Par exemple, nous héritons de l'élevage intensif qui nous permet de nourrir de grandes quantités d'humains. Mais le renoncement à la viande n'est pas si évident. D'abord parce que le modèle de l'élevage fait tenir économiquement des régions entières voir parfois des pays, en plus de nous nourrir. Mais aussi parce que de nombreuses personnes tiennent à ce régime alimentaire. Le travail de réflexivité est donc absolument nécessaire si nous voulons nous désattacher de l'élevage intensif. Il s'agira alors d'arbitrer entre ce que nous souhaitons maintenir et ce à quoi nous voulons renoncer. Selon les auteurs d'*Héritage et Fermeture*[^h&f], toute démarche de transformation de nos milieux techniques doit commencer par la réalisation d'une enquête pragmatiste sur nos attachements : à quoi est-ce que nous tenons ? comment sommes nous tenus par ce milieu ? On en revient à la formule de Victor Petit : > "tandis que pour changer d’environnement, il suffit de le modifier, pour changer de milieu, il faut également se modifier soi-même ou changer ses normes" (Petit, 2024, p.84-85)[^manuel-conception] --- :::danger **[En résumé : Faire preuve de réflexivité]** - Comme la technique est constitutive, il n'y a **pas de point de vue extérieur**, on est toujours pris au milieu des milieux techniques - On peut dire que nous sommes **attaché·es** aux milieux techniques (ils nous tiennent et nous y tenons) - Nous **héritons collectivement des milieux** et d'une miriade d'attachements - Changer de milieux nécessite de se **changer soi-même** - Cela suppose de faire preuve de **réflexivité** ::: ## 4. Enquêter sur les relations de constitutivités 2. Décrire les relations constituées par la technique : - Comment l'introduction de cette technique a affecté le tissu de relations (humaines et non-humaines) ? Quelles nouvelles valeurs et finalités apparaissent ? En quoi cette technique n'est elle pas neutre ? - Comment les différents acteurs sont attaché·es à cette technique ? À quels usages tiennent-ils·elles ? [^hennion] Quelles valeurs y sont associées ? (consommation, productivité, liberté, ) - Quel est la nature des échanges entre les acteurs : flux de matières, d'énergie, de ressources, leurs interdépendances, etc. --- ### Collectif Tama - Cartographie relationnelles / sensibles / subjectives <img style="max-height: 400px;" src="https://miro.medium.com/v2/resize:fit:4800/format:webp/1*f3iMHix8PPwLdYIDPEUeqw.png"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartographie relationnelle du jardin partagé de La Châtaigneraie (© Collectif TAMA - <a href="https://lesvergersdemareil.fr/wp-content/uploads/2021/01/Pr%C3%A9sentation-Chataigneraie-Collectif-TAMA-VDM-15-12-2020.pdf">Source</a>) </span> Le [collectif TAMA](https://www.collectif-tama.com/) met en pratique les principes de la mésologie en réalisant des séries de cartographies des lieux, territoires, collectifs. Les designers Nicolas Henderson et Quentin Lefèvre développent par exemple les cartographies relationnelles représentant le tissus de relations dans lequel sont pris des lieux (voir illustration ci-dessus), ou alors des cartographies subjectives, représentant la perspective subjective de différents acteurs dans leur milieu (voir illustration ci-dessous), encore des cartographies sensibles, incitant des participant·es à un atelier de représentation leur propre perspective à partir de leurs sens. <img style="max-height: 400px;" src="https://quentinlefevre.com/wp-content/uploads/2022/04/Carte-subjective-Englos-Premesques-Ennetieres-en-Weppes_Quentin-LEFEVRE_Archives-de-la-MEL-2048x2048.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartes subjectives du territoire de la métropole lilloise depuis la perspective des membres d'un conseil municipal des enfants, de participant·es d'un café convivial et d'élèves de CM1-CM2 (© Quentin Lefèvre - <a href="https://quentinlefevre.com/metropole-europeenne-de-lille-service-archives/">Source</a>) </span> --- ### Origens Medialab - Cartographie des attachements <img style="max-height: 400px;" src="https://acosmies.hypotheses.org/files/2022/02/Sociologie-du-de%CC%81tachement.005-1-1200x675.jpeg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartographie des attachements aux piscines municipales à Grenoble (© Origens Medialab dans *<a href="https://www.calameo.com/read/0041903763fa9f184bd4d">L'avenir des piscines municipales</a>*, p.13) </span> Dans le cadre de leur étude sur l'avenir des piscines municipales, que nous avons déjà mentionné plus tôt, les auteur·rices se sont également penché·es sur la question des attachements. Comment représenter les choses auxquelles on tient ? Qu'est-ce qui compte pour nous dans une piscine municipale ? Est-ce l'apprentissage de la nage ? la recherche d'une pratique sportive non-violente pour le corps ? la sociabilité via un club de natation ? etc. À l'heure où de nombreuses piscines ferment en France parce que trop consommatrices d'énergie, il est d'autant plus important de comprendre comment des habitant·es sont attachés à ce type d'infrastructures pour pouvoir rediriger ces attachements vers d'autres usages et d'autres équipements, lieux, pratiques. --- ### Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire - Terra Forma <img style="max-height: 400px;" src="https://editions-b42.com/wp-content/uploads/2023/03/B42-110-TerraForma-7.jpg"> <span style="color: grey; font-weight: italic;"> ↘︎ Cartographie inversée du sol par Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire dans Terra Forma (2019, édition B42 - <a href="http://s-o-c.fr/index.php/terraforma/">Source</a>)</span> Dans l'ouvrage Terra Forma, les architectes Alexandra Arènes et Axelle Grégoire, ainsi que lhistorienne des sciences Frédérique Aït-Touati, proposent une autre manières de cartographie notre milieux. Inspirée par les sciences du système-terre et le concept de "zone critique", les autrices inversent notre perspective sur le monde le retournant sur lui-même comme un gant. Dans leur cartographie, notre monde habitable est fini, clos sur lui-même, au centre de la cartographie. Tous les éléments sont en interaction dans cette fine zone critique. On visualise alors clairement les liens d'interdépendance et l'impact que peut avoir la technosphère sur ceux-ci. Dans la suite du livre, les autrices développent d'autres propositions cartographies pour continuer à dés-anthropocentrer notre perspective sur le monde et laisser plus de place aux non-humains qui rendent nos milieux habitables. [^feenberg]: Andrew Feenberg (2004), *(Re)penser la technique. Vers une technologie démocratique*, La Découverte, MAUSS (trad. « Questionning Technology », 1999) [^goody-1]: Jack Goody (1979), *La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage*, Minuit. [^goodall-1]: Jane Goodall (2021) dans *Le jour où… Jane Goodall a vu un singe fabriquer un outil*, Libération [(consultable ici)](https://janegoodall.fr/app/uploads/2023/02/2021-pr-32-liberation.pdf) [^guchet-1]: Xavier Guchet (2010), *3. La technicité animale à la lumière de la philosophie de l’individuation de Gilbert Simondon*, p.95-114, dans *Penser le comportement animal*, edité par Florence Burgat, Éditions de la Maison des sciences de l'homme. [(consultable ici)](https://books.openedition.org/editionsmsh/12909) [^bergson-1]: Henri Bergson (1907, 1991), *L’Évolution créatrice*, Paris, PUF. [^bennett-1]: Carys Bennett (2018), *Et l’os de poulet devint le symbole de l’anthropocène*, The Conversation [(consultable ici)](https://theconversation.com/et-los-de-poulet-devint-le-symbole-de-lanthropocene-108857) [^verbeek]: Peter-Paul Verbeek (2008), *Obstetric Ultrasound and the Technological Mediation of Morality: A Postphenomenological Analysis*, Human Studies, vol.31, p.11-26. [^blache]: Le modèle possibiliste est défendu par le géographe Paul Vidal de la Blache tandis que le terme "possibilisme" a été crée par Lucien Febvre dans *La Terre et l’évolution humaine* (1922) [^steiner]: Pierre Steiner (2010), *Philosophie, technologie et cognition : état des lieux et perspectives*, Intellectica. vol.53 n°54 p7–40. [(résumé par Stéphane Crozat disponible ici)](https://aswemay.fr/co/these-tac.html) [^mumford]: Lewis Mumford (1934), *Technique et Civilisation*, Harcourt [^hennion]: Antoine Hennion (1993), *La Passion musicale : Une Sociologie de la médiation*, Seuil [^h&f]: Emmanuel Bonnet, Diego Landivar & Alexandre Monnin (2021) *Héritage et Fermeture. Une écologie du démantèlement*, Éditions Divergences [^controverses]: Développée notamment pas Bruno Latour, Michel Callon ou encore Francis Chateauraynaud.