# Critique de l'article "Quand le numérique détruit la planète" de Guillaume Pitron Je présente ici une critique de cet article de Guillaume Pitron paru dans le Monde Diplomatique d'octobre 2021. https://www.monde-diplomatique.fr/2021/10/PITRON/63595 Relayé notamment [sur twitter](https://twitter.com/iamadrop/status/1444614802404429828). D'abord, une critique détaillée, puis un avis plus général. ## Critique point par point > nous avons donc édifié, selon Greenpeace, une infrastructure qui, bientôt, « sera probablement la chose la plus vaste construite par l’espèce humaine (3) ». Selon quelle définition de "vaste" ? Vous ne pensez pas que le réseau d'électricité, ou encore plus le réseau de routes est vaste ? Ou encore, tout simplement, notre réseau d'habitations d'humains dans leur ensemble ? > Les chiffres sont édifiants : l’industrie numérique mondiale consomme tant d’eau, de matériaux et d’énergie que son empreinte représente trois fois celle d’un pays comme la France ou le Royaume-Uni. À quoi sert cette comparaison ? Le numérique profite à toute la planète, alors pourquoi le comparer à un pays ? > Les technologies digitales mobilisent aujourd’hui 10 % de l’électricité produite dans le monde et rejetteraient près de 4 % des émissions globales de dioxyde de carbone (CO2), soit un peu moins du double du secteur civil aérien mondial (4). Non, l'aviation est responsable de 6% du forçage radiatif. Source : https://twitter.com/EmmPont/status/1408418808126115843 La comparaison est d'autant plus malheureuse que le numérique est incroyablement plus démocratisé, à la fois dans un pays comme la France, mais aussi dans le monde en général. > « Si les entreprises du numérique se révèlent plus puissantes que les pouvoirs de régulation qui s’exercent sur elles, le risque existe que nous ne soyons plus en mesure de contrôler leur impact écologique » Quelle différence avec les autres industries ? Le pétrole, le gaz, l'automobile, etc. ? Pourquoi ne pas le préciser, si ce n'est essayer de faire de l'industrie du numérique une crainte à part entière ? > MIPS Étrange de parler de MIPS alors que le terme ACV semble bien plus répandu et général. Pourquoi ne donner que les chiffres de l'empreinte matière en kg de matériaux, et pas en empreinte climat par exemple ? Parce que ça fait moins peur de savoir que le smartphone est une consommation tout à fait compatible avec les accords de Paris, s'il n'est pas renouvelé tous les ans ? Ensuite l'article s'engage sur le sujet de la collecte de données en parlant des données d'une trottinette électrique. Où sont les chiffres ? Combien de Mo de données par compte utilisateur de Bird ? Stocker les traces d'un trajet de 10km en trottinette, ça ne coûte *rien* en termes d'espace de stockage. Avec une seule vidéo 4k, vous avez de quoi couvrir plus d'une vie de déplacements ! À aucun moment l'article ne donne ce fait : l'essentiel du flux de données, c'est de la vidéo. Et surtout, de la vidéo haute qualité, car une vidéo c'est 2 dimensions, donc son poids est quadratique. On aurait pu alors parler des TV et écrans 4k ou 8k. Des multiples box, allumées tout le temps, etc. Mais non, la télévision, ça fait pas assez "nouveau truc numérique inquiétant". On a le droit ensuite à 2 paragraphes pour comprendre qu'un datacenter, c'est ... industriel. Oui, ça consomme de l'énergie, oui c'est cher, oui les professionnels ont des obligations strictes (tout comme un fabricant de voiture ou de train se voit demander une certaines fiabilité...). > En clair, conclut Philippe Luce, « il n’y a pas de bâtiment qui, au mètre carré, coûte plus cher qu’un centre de données de haut niveau ». Ah bon ? J'en doute fortement. Que dire des centrales électriques ? Une éolienne ? Une centrale nucléaire ? Certains bâtiments industriels ? Dois-je en conclure que l'incendie d'OVH cette année leur aurait coûté le prix de l'EPR, soit 15 milliards d'€ ? > L’industrie est donc hantée de « serveurs zombies » Pourquoi qualifier les serveurs de stockages de sauvegarde de "zombies" ? L'auteur perd toute objectivité. Ils ont justement un rôle : faire de la redondance. Ce rôle est souvent bien pesé et précieux, loin du concept de zombie. > « Nous nous sommes rendu compte que les centres de données allaient capter un tiers de l’électricité du Grand Paris (9). » Quelle est la source de ce calcul ? L'auteur parle d'une déclaration de " Intervention de José Guignard, de Gaz réseau distribution France (GRDF), Data Centre World, novembre 2019.", mais je pense qu'il est légitime d'en douter. Il y a à mon avis de fortes chances pour qu'il s'agisse d'une comparaison n'incluant qu'une partie de l'électricitée consommée sur le territoire en question. > Quant à Amazon Web Services, qui s’étend depuis 2017 en Île-de-France, « il aurait signé, en France, un contrat de fourniture de 155 mégawatts d’électricité, soit les besoins d’une ville de plusieurs millions d’habitants » En prenant le MWh à 100€, cela donne (x365j*24h) 135 millions d'€ de facture électrique annuelle. Vu la machine a fric qu'est AWS, ça semble plausible. Par contre, pour la comparaison : [ici](https://www.choisir.com/energie/articles/104333/la-consommation-electrique-moyenne-des-francais-en-2020) on trouve que la consommation moyenne d'un ménage est de ~5 MWh par an. Donc 0,5kW de puissance moyenne. La conso d'AWS correspond donc à 236k ménages. L'affirmation "soit les besoins d'une ville de plusieurs millions d'habitants" **semble donc fausse**. Si l'auteur voulait parler de la conso des services de la municipalité (éclairage, etc.), sans compter l'activité elle-même de la ville, il aurait fallu le préciser. > Or la principale source d’énergie utilisée pour produire du courant n’est autre que le charbon (12). Il me semble malhonnête, après avoir parlé à deux reprises de la France (Paris), de ne pas préciser qu'en France, le charbon n'est presque plus présent, et que l'électricité est décarbonnée. Un fait qui ne doit pas correspondre à la rhétorique de peur que l'auteur veut installer dans son texte. > Ce phénomène génère bien entendu un impact environnemental… sans que nous soyons capables de le calculer, voire de le contrôler. Une déclaration inutilement anxiogène, voir fausse ! S'il n'est pas possible de calculer ces volumes de données, alors d'où sortent les chiffres d'impact du numérique ? Les estimations des volumes mondiaux publiées fréquemment ? Pourquoi, encore une fois, ne pas préciser que l'essentiel des "données" n'est rien par rapport à un film en 4k ? Quand au contrôle : est-on "capable de contrôler" le volume de données transitant sur le réseau français ? Je ne vois pas ce qui nous en empêcherait, comme on pourra contrôler le nombre de km roulés en voiture. C'est simplement qu'on a pour l'instant pas... décidé de le faire, parce que l'intérêt est loin d'être évident ! > Plus de 40 % de l’activité en ligne provient déjà d’automates Que veut dire "activité" ? Ce n'est absolument pas un terme connu dans le monde de l'internet. > L’Internet des objets accélère bien entendu cette activité non humaine : en 2023, les connexions entre machines (on parle aussi de M2M pour « machine to machine »), tirées en particulier par les maisons connectées et les voitures intelligentes, devraient totaliser la moitié des connexions sur le Web (14) Et le problème de cette prévision, au passage faite par une multinationale vendant du matériel réseau donc probablement gonflée et contestable, serait les données et le trafic qu'elle produirait ? Soyons sérieux : du point de vue environnemental, le problème de la maison connectée, c'est le matériel informatique et non informatique (des tonnes de plastique et de métaux) qui sera produit; quand à la voiture, c'est la voiture individuelle elle-même, avant d'être sa minuscule puce 5G, qui portera 1/1000ème de l'empreinte totale ! On enchaîne alors sur un paragraphe qui dénonce la crainte éternelle d'un ordinateur "intelligent" qui, en l'essence, prendrait le dessus sur l'humain. Certes, c'est une préoccupation légitime, même si nous en sommes très loin, mais traitée ici de façon complètement superficielle. Surtout, quel est le rapport avec sujet de l'article, "le numérique détruit la planète" ? Ironie de l'histoire, dans de nombreuses fictions, dont les nouvelles "Les Robots" d'Isaac Asimov, cette tête pensante autonome créée par l'homme, adopterait un comportement pour le moins étonnant... car elle serait en train de tenter de sauver l'humanité d'elle-même :sweat_smile:. On retrouve alors le sujet porté par l'auteur : "Bien sûr, d’autres réglages pourraient privilégier les valeurs décarbonées ; mais les dirigeants de ces institutions financières opposent à cette solution les engagements qui les lient à leurs clients, auxquels échoit, disent-ils, la responsabilité de leurs investissements.". Ben oui, c'est aussi simple que ça. C'est même enfantin. Si les algorithmes agissent d'une façon caractérisée, c'est qu'une équipe les a programmés pour faire ainsi. Et c'est plutôt une bonne nouvelle ! Je pense qu'il est bien plus facile de changer un algorithme pour par exemple inclure un critère de notation d'empreinte climat, que de changer les critères personnels de chaque analyste financier de chaque banque dans le monde. > Un indice : des chercheurs ont récemment calculé que le fait de nourrir une intelligence artificielle avec d’importants volumes de données pouvait générer autant d’émissions de CO2 que cinq voitures durant tout leur cycle de vie (21). Cette déclaration est particulièrement manipulatrice. Il faut expliquer au lecteur que cette "IA" (en réalité, on appelle ça un réseau de neurones), une fois *entrainée*, peut être *utilisée* avec une consommation d'électricité très réduite ! La comparaison compare donc des choux et des patates, et ressort d'ailleurs plutôt à l'avantage du réseau de neurone, qui servira potentiellement des milliers (ou milliards s'il s'agit d'un GAFAM) d'utilisateurs, quand les cinq voitures n'en contenteront qu'une poignée. Deuxièmement, il est incroyablement plus facile de décarboner un algorithme qu'une voiture. L'auteur aurait pu préciser que cet algorithme aurait intérêt à être entrainé en France, faisant de la France un champion potentiel du cloud bas carbone grâce à son électricité nucléaire et hydrolique. Mais non, il faut faire peur et écarter les solutions ! > le numérique tel qu’il se déploie sous nos yeux ne s’est pas, dans sa très grande majorité, mis au service de la planète et du climat. Quelle étude fait le bilan des avantages par rapport aux inconvénients du numérique en termes d'empreinte environnementale ? Aucune, à ma connaissance. La tâche est immense. Alors pourquoi l'affirmer ? > il est paradoxalement celui qui, plus que les autres, nous projettera au-devant des limites physiques et biologiques de notre maison commune. Idem, c'est d'une faux aujourd'hui (le numérique n'est pas le secteur le plus émetteur), et il n'y a absolument pas consensus sur le fait que ça le deviendra, par exemple par rapport à l'aviation. ----------- ## Avis général Je prends un peu de hauteur maintenant avec une critique globale : **oui, il faut dénoncer l'empreinte du numérique**, et investir beaucoup plus d'argent, de temps, de compétences dans la mesure : les incertitudes actuelles sont immenses car le sujet est très complexe. Et surtout, il faut se battre pour que l'État se saisisse d'outils législatifs qui lui permettent de demander des mesures indépendantes avant le déploiement (par exemple, attendre d'avoir les idées claires sur l'empreinte de la 5G déployée à Marseille avant de l'étendre à la France entière), et de limiter la consommation de matériel des individus. C'est par exemple ce que fait timidement l'UE en standardisant les chargeurs de téléphone (ce qui est ridicule à l'échelle de l'ensemble). **Mais qu'est-ce que le lecteur retient de cet article** ? A-t-il les bonnes pistes de solution au regard de l'empreinte du secteur ? Ou va-t-il stresser (complètement inutilement) à chaque envoi de mail ? Va-t-il considérer que le smartphone, c'est l'horreur, alors qu'en soi c'est factuellement le moindre de nos soucis en termes d'empreinte du numérique tant qu'il n'est pas renouvelé frénétiquement (ce qui n'empêche évidemment pas d'imposer l'allongement de sa durée de vie, etc.) ? Faites le test : demandez à vos amis, sur les réseaux, aux gens de lister ce qui pour eux, représente le plus d'impact environnemental. D'expérience, les réponses sont complètement à côté de la plaque, à la fois au sein de la catégorie numérique, mais entre les catégories elles-mêmes : on retrouvera alors fréquemment "les mails, Netflix" devant "la voiture" :fearful: Chose encore plus inquiétante donc, en braquant ainsi les projecteurs sur le l'horrible numérique et donc en consommant le temps d'indignation et d'action disponible, comme il l'avait fait par le passé sur l'horrible voiture électrique avec autant d'affirmations douteuses, il continue de faire le jeu des autres secteurs, dont toutes nos consommations fossiles, ainsi laissés dans l'ombre. Guillaume Pitron nourrit le sentiment anti-numérique sans nuances, avec une bonne dose d'infox.