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# Chapitre 1: les clips: une mise en scène de l'énonciation
> *“Aujourd’hui la musique se regarde plus qu’elle ne s’écoute. On n’écoute que des clips !”* Medhi, 2011
L’apparition de la télévision a permis aux artistes d’associer son et image, dans le but de donner une autre dimension à leur musique.
Le vidéo-clip est un moyen pour eux, de promouvoir les morceaux clés d’un album, mais aussi toute une culture propre au genre musical de l’artiste et aux codes qu’il souhaite transmettre. Dans le cas du rap français, en 1990 l'émission hebdomadaire [Rapline](https://fr.wikipedia.org/wiki/RapLine) diffusée sur M6 de 1990 à 1993 [^3], a permis aux téléspectateurs et aux auditeurs de rap français de découvrir les premiers clips.
Dans un premier temps, nous aborderons une approche sémio-sémantique des gestes utilisés dans les clips en nous appuyant sur les propos et les analyses tenues par Polina Chodaková lors du colloque international [*“ Conçu pour durer”*](https://colloquehh.hypotheses.org/296) (février 2017)[^4] . Cette analyse, mêlant gestuelle et sémiologie, nous amènera dans un second temps, à parler de la manière dont le processus d’identification auditeur/ artiste est mis en place dans les vidéos clips, par le biais d'utilisations de codes et de références propres à la culture urbaine.
## I) Symboles et gestes pour faire vivre l’énonciation.
### A) Analyse des principaux types de symboles récurrents dans le rap français
Même s’il sont parfois effectués de manière inconsciente, les rappeurs utilisent de nombreux gestes et symboles dans leurs clips. Ces mouvements sont considérés comme une forme de communication non-verbale, car ils sont un moyen de faire passer un message, mais aussi de l’accentuer.
Lors du colloque international et interdisciplinaire, [*Conçues pour durer*](https://colloquehh.hypotheses.org/296),, Polina Chodaková a exposé diverses analyses en s’appuyant sur un corpus de 25 clips de rap français des années 2000 à 2016. On retrouve dans ce corpus des artistes pratiquant différents types de rap et ayant une direction artistique différente, on passe alors de Bigflo et Oli à Booba ou encore au groupe Sniper. Les gestes de ces clips ont été analysés selon la sémiotique de Charles S.Pierce ([annexe 1](https://hackmd.io/@eloiseraimbault/B1Z6o3d6I/%2FfFYFr7t6Q4-UE6DQhX6SVg)), qui utilise le triptyque : “indice, icône et symbole”, le schéma des fonctions du langage de Roman Jackobson ([annexe 2](https://hackmd.io/@eloiseraimbault/B1Z6o3d6I/%2FfFYFr7t6Q4-UE6DQhX6SVg)), mais aussi les théories de David McNeill [(annexe 3)](https://hackmd.io/@eloiseraimbault/B1Z6o3d6I/%2FfFYFr7t6Q4-UE6DQhX6SVg) sur les gestes déictiques, iconiques, métaphoriques, et les gestes de battement.
<div style="position:relative;padding-bottom:56.25%;padding-top:10px;height:0;overflow:hidden;"><iframe src="https://www.canal-u.tv/video/site_pouchet_cnrs/embed.1/session_2_esthetiques_polina_chodakova.33499?width=100%&height=100%" style="position:absolute;top:0;left:0;width:100%;height: 100%;" width="550" height="306" frameborder="0" allowfullscreen scrolling="no"></iframe></div>
###### <div style="text-align: center"> Vidéo 1: Analyse sémio-sémantique de la gestuelle dans les clips vidéo de rap </div>
Les recherches de Chodakova ont démontré que les gestes les plus courants dans les clips de rap français sont ceux de battements (beat gestures). Pourvus de significations, ces derniers permettent de rythmer l'énonciation, ils relient le pointage vocal avec le pointage du bras et de la main, la plupart du temps ces derniers coïncident le plus souvent avec le temps ou encore avec la sémantique des mots et les schémas syllabiques des vers.
Nous allons maintenant suivre le plan proposé par Polina Chodaková, et parler de la signification des gestes en nous appuyant sur les idées développées lors du colloque en suivant le classement de Charles S. Pierce.
#### **Indice**
Dans les clips de rap, les artistes font très souvent référence à leur interlocuteur. Cela peut se faire par des gestes de pointages, vers la caméra par exemple. Les gestes peuvent également pointer l’artiste (son coeur, son oeil) ou encore le ciel. Dans certains cas, ils peuvent aussi désigner des interlocuteurs hors-champ. Les gestes de types indiciels ont une fonction déictique et conative.

###### <div style="text-align: center"> Image 1 : capture d'écran du clip *["Bruxellesvie"](https://www.youtube.com/watch?v=9vSpgfZeuMA)* du rappeur belges Damso (2016) </div>
#### **Icônes**
S’appuyant principalement sur les fonctions expressives, référentielles et poétiques, les icônes ont pour but d’exprimer des actions ou des objets concrets, mais aussi parfois des concepts abstraits. Les gestes iconiques sont très souvent partagés et ces derniers ont une dimension universelle, ces symboles sont donc très facilement identifiables. D’après les clips étudiés par Chodaková et Podhorná-Polická, certains signes tels que “l’arme à feu”, “boire”, “boxe”, “check”, “dormir” “écrire” ou encore la "négation", sont fréquemment utilisés. L’abondance de ces signes (environ 117 signes iconiques recensés dans ce corpus), permet de souligner et d’appuyer le message que l'artiste veut faire passer.

###### <div style="text-align: center"> Image 2 : capture d'écran du clip *["Ma dope"](https://www.youtube.com/watch?v=9vSpgfZeuMA)* des rappeurs français Nekfeu et S.pri noir (réalisé par nekfeu, 2015) </div>
#### **Symboles**
Relevant de la convention, les gestes symboliques sont souvent universaux et trans-culturels. Leur interprétation relève de plusieurs facteurs, qu’ils soient sociaux-culturels ou encore situationnels. Ces gestes possèdent plusieurs lectures, ces derniers peuvent également être polysémiques ou homonymiques. En France, l'utilisation du signe “ S”, fait généralement référence au groupe de rap “ $-crew”, cependant ce dernier peut par exemple être interprété comme une référence au “Sud” et non pas comme un geste ayant une valeur identitaire.

###### <div style="text-align: center"> Image 3: capture d'écran du clip [*"Clan"*](https://www.youtube.com/watch?v=JD9aVwRFZAY) du groupe de rap français S-crew (réalisé par Jean Guillosson, 2019) </div>
Les gestes symboliques sont souvent issus des conventions que les artistes veulent partager avec leur auditoire pour perpétuer le processus d’identification.
### B) Des symboles qui permettent de renforcer les codes de la culture urbaine et le processus d’identification à un groupe social
Dans les vidéos-clips de rap, il est fréquent de voir les interprètes effectuer des signes. Ces gestes ont une valeur symbolique et sont utilisés par les artistes comme une signature. L’histoire de ces signes n’est pas anodine. Apparus aux Etats-Unis et utilisés par les rappeurs issus de gangs, ces symboles ont pour principale fonction de montrer l’appartenance à un clan, mais aussi à une position [géographique](http://generations.fr/news/coulisse/43216/les-gestes-des-rappeurs-sont-loin-d-etre-anodins),[^5] (Par exemple Los Angeles/ New York).
Les années 2000 ont marqué l’essor de ces signes. Prônés par de nombreux groupes et rappeurs dans leurs clips, ces signes plaisent et permettent de faire perdurer le processus d’identification. Les signes utilisés dans le rap français ont tous une signification qui n’est pas vide de sens.
Les vidéos clips permettent d’accentuer ce processus d’identification, et de faire recourir les auditeurs à une certaine forme de mimétisme. De nos jours, le signe effectué par le rappeur marseillais JUL est sûrement l’un des plus reproduits et connus dans le monde. Ce geste extrêmement simple à reproduire, représente tout d’abord l’identité du rappeur. Effectivement, lorsqu’on analyse bien ce signe, la manière dont les doigts de la main sont positionnés forment le mot “JUL”. En plus de représenter l’artiste, ce signe représente aussi la ville de Marseille et en quelque sorte sa culture. Aujourd’hui, ce geste est tellement devenu viral qu’il est très souvent sorti de son contexte. On peut par exemple voir, des sportifs, des influenceurs ou encore des hommes politiques, faire le signe “JUL”.

###### <div style="text-align: center"> Image 4 : capture d'écran du clip *["Italia"](https://www.youtube.com/watch?v=vKQIp4WDD4Y)* du rappeur JUL (réalisé par William Thomas, 2020 ) </div>
Les gestes permettent de rassembler les fans et de solidifier une communauté. Le public de l’artiste ou du groupe, en effectuant ces signes, affirme ses goûts et son appartenance à une certaine communauté. Ce sentiment d’appartenance est encore plus important et fédérateur lors des concerts par exemples.
Les signes présents dans les clips ont une vraie valeur communicationnelle, et ces derniers permettent au public de s’identifier à un groupe ou un rappeur. Qu’ils soient utilisés sous forme d'icônes, d’indices, ou encore sous forme de signe de gang, ces gestes sont une infime partie des codes que l'on peut retrouver dans l’univers de la culture urbaine.
## II) L'esthétique des vidéos-clips : une mise en scène de la culture urbaine et de ses différents codes
Aujourd’hui, nous sommes loin des premiers clips de rap français du début des années 90. Ces derniers, diffusés dans l'émission Rapline présenté par Olivier Cachin sur M6, étaient simples et dépourvus d’effets spéciaux. Depuis quelques années, l’apparition de nouvelles technologies, mais aussi la diversification du public du rap français, ont considérablement changé les codes esthétiques du genre musical. Les clips sont un moyen d’imager le message de la chanson afin de le rendre plus marquant, mais ce support audiovisuel est aussi un moyen d’accentuer et de promouvoir l’univers du rappeur.
### a) Entre tradition et innovation : l'énonciation prend une nouvelle dimension
#### **Les clips de rap comme une illustration de la société**
C’est en 1997 que le groupe de rap IAM, originaire de Marseille sort le clip de son morceau emblématique *[“Demain c’est loin" ](https://www.youtube.com/watch?v=JaqLOsO6dTw)*
Classé 1er dans le top des classiques du rap français de [l’ABCDR du son](https://www.abcdrduson.com/special/100-classiques-rap-francais/01.php) ,[^6] c’est aujourd’hui l’un des sons les plus emblématiques du groupe IAM. Durant 9 minutes, le spectateur est plongé dans la cité phocéenne et observe le quotidien des habitants des quartiers pauvres. On assiste à un défilement d’image, synchronisées avec les paroles de la chanson.
{%youtube JaqLOsO6dTw%}
###### <div style="text-align: center"> Vidéo 2: [IAM-Demain c'est loin](https://www.youtube.com/watch?v=JaqLOsO6dTw) (clip, 1997) </div>
Ce procédé de synchronisation rend les paroles encore plus fortes et permet aux téléspectateurs/auditeurs de comprendre, d’une manière simplifiée, le message véhiculé par le groupe. Le public de cette chanson étant principalement des jeunes, les auditeurs peuvent facilement s’identifier au clip et aux interprètes.
Plus de deux décennies après *“Demain c’est loin”*, les rappeurs sont toujours aussi friands de ce procédé consistant à illustrer la société et leur propos à travers les images.
De nombreux clips reprennent les clichés de la culture urbaine (video-clip mettant en scène de la violence, des armes à feu ou encore de la drogue), mais ces derniers sont très rarement dépourvus de sens.
Les clips peuvent aussi permettre de faire passer un message et de fédérer les auditeurs autour d’une idéologie politique. Ce message peut parfois être subversif et faire polémique. Un des exemples contemporains les plus frappants est sûrement le clip de [*“F-ck le 17”*](https://www.youtube.com/watch?v=a68h0VIfsuQ), du groupe sevranais 13 Block. Dans ce clip “anti-police”, les 4 rappeurs sont mis en scène face à une brigade de policiers armés. À plusieurs reprises, les rappeurs effectuent des doigts d’honneur envers les forces de l’ordre. En plus des paroles très contestataires, ce vidéo-clip a fait polémique et a suscité de nombreuses réaction, notamment celle de Laurent Nunez, secrétaire d’état auprès du Ministère de l’Intérieur [^7].
Les clips représentatifs de la société et à portée politique font partis des codes de la culture urbaine. Universels et souvent descriptifs, ils accompagnent et mettent en scène l’énonciation.
#### **Quand le rap flirte avec le 7ème art**
Nous sommes encore une fois de retour en 1997, Iam vient de sortir le vidéo-clip de son morceau “[*Petit-frère*](https://www.youtube.com/watch?v=INuD2D7R8bk)”. C’est l’une des premières fois dans l’histoire du rap français que les artistes sont absents de leur propre clip. Filmé en noir et blanc dans un format proche du 16:9, on peut trouver une forme d’intertextualité avec le film “*La haine*”, produit par Mathieu Kassovitz en 1995. Aujourd’hui, les références au cinéma ne se trouvent plus seulement au niveau des procédés, mais au niveau de l’univers assumé par le rappeur. Les innovations techniques, ont permis la démocratisation des effets spéciaux dans les clips, ces derniers sont de plus en plus semblables à des films à part entière.
SCH et Laylow sont deux rappeurs avec un univers cinématographique très prononcé.
#### **L’influence du grand banditisme**
*"Scarface"*, *"Le parrain"*, *"l’Affranchi"* ou encore *"Gomorra"*, sont des oeuvres qui ont hautement influencé le rap français depuis les années 90. Que cela soit par le biais de références brèves au niveau des titres des chansons, des paroles, de l'utilisation de dialogues de film dans les instrumentaux ou encore de l'esthétique des clips, l’univers de la mafia est très présent dans le rap français.
Selon le site web de la radio “Le mouv”, cette [identification à la mafia italienne](https://www.mouv.fr/rap-fr/gomorra-nouvelle-obsession-du-rap-francais-24094) est en partie dû à la proximité géographique du pays avec la France [^8].
La pègre est un sujet qui a été très exploité par le rappeur marseillais SCH, autant dans les paroles de ses chansons que dans ses clips. Cheveux longs, voitures de luxe, violence, armes et trafic de drogue, dans ses clips, le rappeur marseillais est digne des plus grands mafieux. Dans son vidéo-clip [*“Gomorra”*](https:///www.youtube.com/watch?v=CXIbfrwMRQI), tourné dans la cité populaire de la Scampia à Naples, lieu où ont également été réalisés le film et la série éponyme, le rappeur plonge le spectateur dans un règlement de comptes, à l’instar des films sur la mafia italienne.
{%youtube CXIbfrwMRQI %}
###### <div style="text-align: center"> Vidéo 3: [SCH-Gomorra](https://www.youtube.com/watch?v=CXIbfrwMRQI) (clip, 2015) </div>
#### **Une ère digitale**
Des clips spectaculaires, tous droit sortis de films de science-fiction, c’est l’univers qu’exploite le rappeur toulousain Laylow. Encore une fois en prenant appui sur du story-telling avec des références très marquées à des films tels que "*Matrix*", le chanteur arrive à créer un univers “digital” autour de ses musiques, mais surtout autour de son personnage.
Ses tenues extravagantes, telles qu’un bras bionique, portées par le rappeur dans ses clips, lui permettent d’affirmer son style particulier. Ce qui le différencie également des autres rappeurs, ce sont les effets spéciaux utilisés dans ses clips, ces derniers affirment son univers tourné vers la science-fiction et le monde “digital”.
{%youtube y6XWegR-HYE%}
###### <div style="text-align: center"> Vidéo 4: [Laylow-Megatron, 2019](https://www.youtube.com/watch?v=y6XWegR-HYE) (clip) </div>
Ces deux exemples nous montrent que les clips permettent à l’auditeur / spectateur de s’identifier selon l’univers esthétique que ce dernier préfère.
Le fan peut également éprouver un sentiment de reconnaissance à travers l’image que le rappeur renvoie dans ses clips. Vêtements, chaussures, bijoux ou encore style de vie affiché par le rappeur, affirment son identité. Le style vestimentaire est très important dans la culture urbaine. Ayant extrêmement évolué au fil des décennies, il permet d'affirmer l'identité et le style du rappeur. Les clips permettent de mettre en avant cette identité et de donner envie aux auditeurs de se l’approprier. Ces derniers permettent également de mettre en avant de la marchandise, à l'effigie de l’artiste.
Les clips de rap français, sont un moyen de mettre en scènes les textes tout en permettant à l’artiste d’affirmer son univers. Les gestes, les symboles, les avancées technologiques, et les références cinématographiques, sont des moyens de communication non-verbaux qui permettent de fédérer une communauté.
Cette communication non-verbale et esthétique se retrouve encore une fois au niveau de la forme, par le biais des instrumentaux.
[^3]: *"Rapline"*,Wikipédia (2016)
[^4]: Polina Chodaková, Alena Podhorná-Polická, « Conçues pour durer ». Perspectives francophones sur les musiques hip-hop., (2017)
[^5]: *"Les gestes des rappeurs sont loin d'être anodins!"*, Génération.fr (2018)
[^6]: *"Les 100 classiques du rap français"*, abcdrduson.com,
[^7]: H. B., *"« Fuck le 17 »… Le nouveau clip du groupe de rap « 13 Block » indigne le patron de la police"*, 20minutes.fr,
[^8]: *"Gomorra nouvelle obsession du rap français"*, Mouv.fr (2016)