#### Ennemis intérieurs : socio-histoire du gouvernement de la menace ##### Préparation de la journée d’étude n^o^ 1 # Note préliminaire à propos des processus d’« ennemisation » Cette note préparatoire à la journée d’étude du 1^er^ juillet prochain a pour vocation de présenter l’état de la réflexion concernant le _premier volet de notre enquête collective_, telle qu’elle s’est dégagée des discussions que nous avons eues avec Alexandre dans la phase d’élaboration du programme de recherche. Cela signifie que les éléments qui y sont esquissés doivent être compris comme un point de départ, un repère initial qui, comme tel, est voué à être déformé et dépassé par le travail que nous allons réaliser ensemble et dont le cœur se situe dans les enquêtes que nous menons et dans la façon dont nous ferons communiquer les enseignements que nous serons amenés à en tirer. C’est dire si cette note – j’y insiste – n’est pas destinée à fournir un quelconque « cadre d’analyse » : si nous devions un jour disposer d’un tel cadre, ce sera celui que nous aurons construit de concert en vertu de ce travail commun. ## L’ennemisation comme intention et comme processus Il est important, pour commencer, de revenir sur l’une des ambitions portées par le projet de recherche. Cette ambition se loge dans la spécification des trois volets destinés à organiser notre travail. Ces trois volets, en effet, ne sont pas de nature formelle, mais _substantielle_. Ils correspondent à autant de « moments » – au sens logique plutôt que temporel – par lesquels il s’agit d’aborder analytiquement la question du gouvernement de la menace : le processus d’« ennemisation », son institutionnalisation et sa mémorialisation. Il n’est pas aisé, surtout lorsqu’on se trouve au début d’une entreprise de recherche, de s’en tenir à ce genre de distinctions analytiques préalables. Il est pourtant utile de le faire, car l’hypothèse d’une séquentialité logique du phénomène à étudier – serait-elle seulement provisoire – a pour vertu de nous nous fournir de premières prises analytiques sur lui. De prime abord, en effet, le gouvernement de la menace se présente à nous d’un seul tenant, unifié à partir de ses traits les plus immédiatement observables. Nous le percevons, autrement dit, dans sa _réalité constituée_, lorsque les « ennemis » sont déjà désignés et lorsque des mesures sont déjà prises contre eux. Le risque auquel on s’expose alors est de reconduire intuitivement les configurations que nous étudions à ce qu’on pourrait appeler des « intentions ennemisatrices » qui, parce qu’elles orienteraient la façon dont les acteurs agissent, permettrait d’en identifier le principe causal, comme si ces intentions expliquaient à elles seules le « dispositif d’hostilité », pour reprendre le terme mis en avant dans le texte du projet. Ce mouvement spontané est parfaitement normal au moment de commencer le travail. Mais on voit aussi qu’il nous porte, de fait, à nous placer d’emblée dans la perspective du deuxième volet d’analyse, auquel est destinée la deuxième séquence de nos travaux : celui de l’institutionnalisation du gouvernement de la menace et des reconfigurations qu’il provoque dans les appareils idéologique, juridique, administratif, politique – dans l’« État » et son action au sens large. Et en accordant à l’« intention ennemisatrice » le statut d’agent causal implicite, nous embarquons dans cette perspective, avant même d’avoir identifié et décrit les faits, une proto-explication. En nous en tenant là, nous réunissions alors toutes les chances pour que nous finissions, en bout de course, tout bonnement par confirmer cette intuition de départ. Or, la manière dont Alexandre a conçu le projet de recherche nous offre la possibilité de nous distancier de ce mouvement spontané : en posant que l’institutionnalisation est un moment (logiquement) second_, en le faisant précéder par un moment (logiquement) premier, la voie qui nous est ouverte est celle d’une dénaturalisation des intentions ennemisatrices. Car telle est bien la visée de l’invitation qui nous est faite de nous intéresser dans un premier temps aux _processus d’ennemisation_ : il s’agit de révéler le plan depuis lequel l’intention ennemisatrice et le gouvernement de la menace se constituent génétiquement. Du point de vue de ce processus d’ennemisation, la « désignation de l’ennemi », pour parler comme Schmitt, constitue le terme ; il est ce qui est à expliquer. Et c’est seulement à partir de là qu’il devient possible d’accomplir le pas supplémentaire en considérant comment cette « désignation de l’ennemi » se fixe à son tour dans les institutions du gouvernement de la menace. Il est donc important que nous prenions au sérieux le projet de l’étude du processus d’ennemisation comme une étape logiquement antécédente à celle de l’institutionnalisation, et que nous nous efforcions de nous tenir à cet objectif au moins provisoirement, à titre d’hypothèse à vérifier. Cela nous engage à essayer de nous en faire une notion et, dans le même mouvement, à identifier les conditions de son opérationnalisation empirique. C’est à cela qu’à mes yeux, nous devrions consacrer la première journée d’étude, quitte à en conclure, le cas échéant, que ce n’était pas la voie à suivre. ## Les processus d’ennemisation : une définition (très) préalable Les quelques perspectives qui suivent sont destinées à aller dans cette direction. Elles présentent un tout premier défrichage du contenu que nous pourrions donner à l’idée de « processus d’ennemisation[^1797] ». Pour commencer ces quelques considérations, il me semble utile de nous donner une définition préalable des processus d’ennemisation. Comme toute définition préalable, cette définition a une visée identificatoire : elle a pour but d’orienter le regard vers un type de fait social, au travail d’enquête, ensuite, de faire apparaître les limites de cette définition et d’arriver, sur cette base empirique, à une caractérisation plus substantielle. Je propose de retenir, à ce stade, la formulation suivante : > On parlera de processus d’ennemisation lorsque, au sein d’une formation sociale donnée, on observe un accomplissement collectif en vertu duquel un groupe social, par la voie de ses représentants officiels ou revendiqués, se découvre progressivement être lié à un autre groupe social selon une modalité antagoniste qui, du point de vue de ce groupe, exclut la possibilité d’une résolution du conflit par l’intervention d’un tiers-arbitre et favorise, pour cette raison, une situation de polarisation qui tend, à l’échelle de cette configuration, à devenir un principe organisateur de la vie sociale. Cette définition est sous-tendue par un certain nombre de choix qu’il convient d’expliciter afin qu’ils puissent être soumis à la discussion critique. ### _Premier choix : considérer que les processus d’ennemisation opèrent au sein de configurations sociales données et qu’elles concernent des rapports conflictuels qui, au sein de ces configurations, s’établissent entre des groupes sociaux repérables._ Ce choix peut sembler _a priori_ restrictif, simplificateur ou trop schématique. Il est pourtant essentiel si nous voulons nous donner une chance de rapporter les processus d’ennemisation au plan pertinent pour l’analyse sociologique et socio-historique : celui de l’organisation sociale. Non que cette organisation sociale, le degré d’intégration et de différenciation des rapports sociaux actuels, puisse être réputée déterminer mécaniquement l’apparition de processus d’ennemisation. Il n’en reste pas moins que ces processus, lorsqu’ils s’enclenchent, doivent être tenus pour refléter l’état des interdépendances au sein de la configuration sociale considérée. La forme des identifications et des contre-identifications mutuelles qui en sont l’expression, la manière dont un groupe se reconnaît dans son opposition à un autre groupe sont des questions empiriques, qui doivent à mon sens être prises en compte à travers le jeu des mécanismes représentatifs par lesquels les groupes se rendent conscients à eux-mêmes et à autrui (et, parfois, échouent à le faire). Deux précisions sont ici à apporter. Tout d’abord, l’expression « formation sociale donnée » est justifiée par le constat que des processus ennemisation sont susceptibles d’opérer à des échelles différentes : on peut les observer à l’échelle d’un voisinage, à l’échelle d’un village, à l’échelle d’une organisation, à l’échelle d’un domaine d’activité, à l’échelle d’une région, à l’échelle d’une nation et à des échelles supranationales. À ce titre, les phénomènes d’extension ou de contraction d’échelle peuvent, du reste, être particulièrement intéressants à observer. Ensuite, deuxième précision, l’État lui-même peut parfaitement être intégré à ce schéma d’analyse ; en son sein aussi opèrent des mécanismes représentatifs qui non seulement fondent la revendication d’agir au nom d’un groupe – ne serait-ce que le « groupe national » –, mais aussi de définir des groupes et d’agir en leur direction – sachant que dans les deux sens, ces opérations peuvent échouer. La question, là aussi, n’appelle pas une réponse de principe, mais une analyse configurationnelle, spécifiant la situation et son éventuelle évolution au cas par cas. ### _Deuxième choix : considérer que les processus d’ennemisation passent par un moment de découverte où l’on réalise, à l’échelle du groupe, que l’on est l’ennemi d’un autre groupe_. Dans toute configuration sociale opèrent des mécanismes d’identification mutuelle. L’intensité de cette identification mutuelle et son extension tendent à s’accroître à mesure que l’intégration sociale progresse. Ils peuvent s’orienter dans le sens d’un accroissement des tendances à la coexistence et la coopération pacifique lorsque cette intégration rencontre des formes d’expression jugées satisfaisantes. On pourrait parler dans ce cas d’identification mutuelle positive. Elles peuvent aussi – parfois conjointement – prendre une orientation conflictuelle : les rapports de concurrence, de rivalité, de lutte sont alors susceptibles de se développer. On pourrait parler dans ce cas d’identification mutuelle négative. Cependant, on peut raisonnablement supposer que ces formes d’identification mutuelle négatives sont la condition des processus d’ennemisation. Il n’en reste pas moins que toute forme d’identification mutuelle négative ne suffit pas à déclencher des processus d’ennemisation. Le passage au processus d’ennemisation demande quelque chose de plus : dans la mesure où il n’y a pas d’« ennemi naturel », qui se présente d’emblée comme tel, le processus d’ennemisation suppose un _élément performatif_. J’ai fait référence, tout à l’heure, à la thèse schmittienne de la « désignation de l’ennemi ». L’élément performatif se logerait, dans cette perspective, dans le fait de se déclarer l’ennemi d’un autre. Je pense que cette représentation n’est pas sociologiquement la plus juste. Il m’apparaît qu’une représentation plus réaliste doit nous conduire à rapporter les processus d’ennemisation non pas à des opérations de désignation, mais à des opérations par lesquelles, au sein d’un groupe donné, on réalise que l’on est pris pour ennemi et traité comme tel par un autre groupe : du point de vue du premier groupe, on est ainsi nécessairement dans la perception que c’est l’autre qui l’a désigné, qui l’a fait ennemi. Il est pourtant primordial de considérer que les représentations peuvent ne pas se croiser : on peut, de part et d’autre, ne pas tomber d’accord sur la définition des groupes concernés. Il peut aussi y avoir des phénomènes de désynchronisation, où un groupe, pendant un certain temps, ne réalise pas qu’un autre groupe le perçoit comme l’ayant constitué en ennemi. Il est donc primordial, dans la description des configurations, d’être attentif au degré de convergence et de divergence dans les identifications mutuelles. Formulé de façon générale, on peut retenir le principe suivant : un processus d’ennemisation, pour s’accomplir, nécessite à l’intérieur des groupes concernés des actes de langage, qui font exister à l’échelle du groupe le rapport d’hostilité qui le relie à un autre groupe. D’où découle, dans la définition proposée, l’accent sur « la voie des représentants », car, quelle que soit la forme empirique prise par cette représentation, cette performance requiert, pour être effective, un support institutionnel, au sens très large – sociologique – de ce terme. Les phénomènes d’ajustement et de désajustement, de synchronisation et de désynchronisation, qui découlent de la nature et de l’efficacité de ces actes de langage ouvrent, empiriquement, à la possibilité de distinguer entre des _processus d’ennemisation plus ou moins symétriques_. ### _Troisième choix : considérer que les processus d’ennemisation se signalent par le fait que, du point de vue des protagonistes, le conflit est tenu par une structure de confrontation dyadique, si bien que la dynamique conflictuelle et son éventuelle résolution sont tenues par les protagonistes et les observateurs pour dépendantes du rapport de force entre les parties (plus exactement : de la capacité de chacune à affaiblir l’autre), et non de l’intervention d’un tiers auquel les protagonistes délèguent, de gré ou de force, un pouvoir arbitral_. Ce point a des implications descriptives et analytiques importantes. Il est sans doute ce qui, dans les sociétés humaines, distingue fondamentalement les processus d’ennemisation de toutes les autres formes de conflictualité qui sont adossées à des structures sociales, de nature judiciaire, administrative, politique, devant lesquelles un conflit donné est porté et qui imposent leur légitimité à le trancher, à donner raison à l’un ou à l’autre, à punir l’un ou l’autre (ou les deux), et à assurer, suivant des modalités qui sont variables – qui ressortent autant de l’autorité morale que de moyens d’action supérieurs –, le respect de sa décision. Trois remarques s’imposent afin d’évacuer de possibles incompréhensions : – Tout d’abord, le fait que les processus d’ennemisation ont pour caractéristique d’engendrer un conflit polarisé ne signifie pas qu’il n’y ait pas dans la configuration sociale dans laquelle ils surviennent des instances qui _prétendent_ au statut de tiers dans le conflit et qui agissent effectivement dans ce sens. Il n’en reste pas moins que, pour qu’il y ait ennemisation (plutôt que, par exemple, « criminalisation ») ce statut de tiers leur est dénié de la part des protagonistes, qui ont tendance non à les ignorer simplement, mais à les traiter soit comme des ressources potentielles dans le conflit. Dans ce cas, ces instances peuvent être perçues, avec plus ou moins de naïveté, comme des « alliées », ou alors, au contraire, lorsqu’elles viennent à être perçues comme fournissant ces ressources à l’adversaire, à être pour ainsi dire assimilées à ce dernier, jusqu’à devenir des cibles potentielles. – Ensuite, deuxième remarque, les instances qui, en situation normale, sont considérées comme des tiers – l’État, la police, la justice, etc. – peuvent elles-mêmes être engagées, en tant que parties, dans des processus d’ennemisation. Les caractéristiques formelles d’une instance ne nous disent donc encore rien du rôle réel que les agents qui opèrent en elle ou en lien avec elle peuvent lui faire jouer. Dans beaucoup de conflits, il apparaît que ces instances sont souvent accusées de jouer un jeu ambivalent. On observe aussi des situations où cette ambivalence est constituée en ressource par certains agents, à l’intérieur ou à l’extérieur de ces instances : ils jouent des coups en tirant profit de leur position de tiers-arbitre. Les procès politiques en fournissent un très bon exemple un exemple. De façon générale, ces situations et dynamiques conflictuelles doivent être étudiées avec beaucoup de finesse en prêtant une grande attention aux boucles réflexives parfois spectaculaires que les acteurs sont amenés à accomplir. – Enfin, une dernière remarque sur le fait que la définition proposée ne fait pas intervenir la violence. Il est en effet préférable de considérer que la violence – la violence physique, « brachiale » dirait Jan-Philipp Reemtsma – n’est pas absolument nécessaire à caractériser les processus d’ennemisation. Certes, les configurations conflictuelles dyadiques tendent à favoriser le recours à la violence par les protagonistes ; pour autant, une structure dyadique peut tout à fait être donnée sans qu’il y ait recours à la violence. Inversement, la violence peut tout à fait trouver sa place dans des conflits structurés par un tiers-arbitre. La suggestion est donc de distinguer soigneusement comme violence et absence de violence se croisent avec les configurations dyadiques et à tiers-arbitre. ## La question de l’historicisation des processus d’ennemisation À ces considérations qui se contentent d’une approche seulement formelle des processus d’ennemisation, pour indispensable qu’elle soit dans la perspective comparative qui est la nôtre, il convient d’ajouter une hypothèse qui rejoint un autre aspect de notre entreprise de recherche. Le terrain sur lequel je voudrais amener la réflexion est celui d’une interrogation quant à ce qu’implique, pour nous, le fait de travailler sur des configurations qui appartiennent à ce que les historiens parmi nous appellent la « longue période contemporaine » et que les sociologues auront, pour leur part, tendance à retraduire par l’idée qu’il s’agit de configurations qui sont toutes, bien qu’à des degrés variables, de type « moderne ». Partons de ce constat banal : l’histoire contemporaine s’oppose aux périodes historiques plus anciennes de la même manière que les sociétés modernes s’opposent aux sociétés prémodernes. Cette différence n’est évidemment pas absolue, mais graduelle ; elle n’en est pas moins significative, notamment sous l’angle qui nous intéresse dans notre projet de recherche. Qu’observe-t-on en effet sous cet angle ? On voit que, _de façon tendancielle_, plus on recule dans l’histoire, plus les processus d’ennemisation revêtent, au sein des sociétés concernées, une normalité sociale. Il n’est pas exceptionnel d’observer dans certaines sociétés tribales ou segmentaires que les groupes avaient des ennemis permanents et stables, avec lesquels on se battait régulièrement, selon des modalités plus ou moins ritualisées. Dans certaines sociétés amérindiennes, des ennemis dits « passifs » sont même intégrés dans certains groupes : on vit alors avec eux sans qu’ils perdent pour autant le statut d’« ennemi » (qui peut même être héréditaire). Plus près de nous, au Moyen-âge européen, il n’était pas impossible que des clans, des lignages ou des seigneuries entretiennent des processus d’ennemisation sur des durées couvrant plusieurs générations. Bref, dans ces sociétés, les processus d’ennemisation étaient, à un certain degré, normaux et pouvaient même être naturalisés. À l’inverse, en raison de la faiblesse des structures institutionnelles, les conflits devant tiers-arbitre étaient plus rares et plus incertains. Sur une longue période, les sociétés humaines ont réglé les conflits en justice par les moyens de la vengeance. La vengeance n’était pas absolument exempte d’éléments institutionnels : sa légitimité dépendait du respect de certaines règles. Mais en l’absence d’instances de sanction effective, le suivi de ces règles était aléatoire et de fait, la pratique de la vengeance avait souvent plus à voir avec des processus d’ennemisation qu’avec des procédures judiciaires. Reste que, à mesure que les sociétés se sont développées, qu’elles sont devenues plus vastes, plus denses, plus organisées, la situation s’est progressivement inversée. Le surcroît d’intégration et de différenciation interne, l’apparition de centres de pouvoir de plus en plus puissants, l’accroissement du contrôle réciproque, l’ampleur prise par les structures organisatrices de la vie collective ont conduit à des configurations où, au sein de ces formations sociales de plus en plus vastes, de plus en plus denses, de plus en plus organisées, la régulation _normale_ des conflits dépend de l’intervention d’un tiers-arbitre. Dans cette configuration, le traitement des conflits prend des formes très variées, mais les rapports conflictuels dyadiques ont tendance à devenir plus illégitimes. Un comportement qui, dans les sociétés antérieures, aurait été celui d’un ennemi devient, dans cette nouvelle situation, le comportement d’un criminel. Et il n’appartient pas à sa victime de se faire justice ; il appartient à l’État de le poursuivre, de l’arrêter et de le juger. La criminalisation remplace ainsi, tendanciellement, l’ennemisation comme forme normale au sein des sociétés devenues des sociétés nationales et internationales. Les processus d’ennemisation encore licites ont, dans une première phase, été réservés aux rapports entre États. Mais le développement du droit international humanitaire et du droit pénal international montre qu’avec les poussées d’intégration internationale, ce privilège étatique de l’ennemisation tend lui-même à être mis en cause. Dans ces conditions, les processus d’ennemisation, lorsqu’ils ont encore lieu, tendent à apparaître comme des _manifestations pathologiques_. Ce tableau d’ensemble, brossé de façon outrageusement grossière, emporte néanmoins, si on consent à l’accueillir à titre d’hypothèse, une conséquence de grande importance dont il nous appartient, alors que nous travaillons sur la « période contemporaine » et donc sur des « sociétés modernes » très avancées dans leur intégration, de prendre la mesure : il ne s’agit pas seulement, pour nous, d’étudier des processus d’ennemisation ; il s’agit de les étudier en sachant qu’ils sont des manifestations pathologiques de notre vie collective, qu’il n’est plus, dans le contexte des sociétés très avancées dans leur intégration sur lesquelles nous travaillons, normal d’« ennemiser ». L’enjeu qui en découle est donc d’être attentif aux manières dont les acteurs, groupes et institutions que nous étudions surmontent ou refoulent la contradiction dans laquelle ils se trouvent de fait placés lorsqu’ils s’engagent dans des processus d’ennemisation[^7898]. À mes yeux, on tient ici un objectif possible de la première phase de nos travaux : contribuer à résoudre l’énigme non seulement de la survenue de processus d’ennemisation, mais encore de leur institutionnalisation possible. Cela pose nécessairement le problème d’un défaut de régulation collective, d’un défaut de « moyens d’orientation », dirait Elias, qu’il convient à la fois d’expliquer et de viser à dépasser. ___ #### Quelques travaux personnels qui ont nourri les arguments de cette note : Audren Frédéric et Linhardt Dominique, « Un procès hors du commun ? Le procès de la Fraction Armée Rouge à Stuttgart-Stammheim », _Annales_, vol. 63, n^o^ 5, 2008, p. 1003‑1034. Linhardt Dominique, « Des armes qui parlent et des mots qui tuent. La violence d’un conflit public », _in_ Daniel Cefaï et Cédric Terzi (dir.), _L’expérience des problèmes publics. Perspectives pragmatistes_, Paris, Editions de l’EHESS (coll. « Raisons pratiques »), 2012, p. 351‑380. Linhardt Dominique et Moreau de Bellaing Cédric, « Ni guerre, ni paix. Dislocations de l’ordre politique et décantonnements de la guerre », _Politix_, vol. 104, n^o^ 4, 2013, p. 7‑23. Linhardt Dominique, « Un monopole sous tension : les deux visages de la violence d’État », Politika.io [https://www.politika.io/fr/notice/monopole-tension-deux-visages-violence-detat], 2019. Linhardt Dominique et Moreau de Bellaing Cédric, « The “Enemization” of Criminal Law? An Inquiry into the Sociology of a Legal Doctrine and Its Political and Moral Underpinnings », _International Political Sociology_, vol. 13, n^o^ 4, 2019, p. 447‑463. Linhardt Dominique,«  Ne sera pas réputé délit politique. Regard sociologique sur le déclin des infractions politiques dans le traitement judiciaire du terrorisme », _in_ Julie Alix et Olivier Cahn (dir.), _Terrorisme et infraction politique_, Paris, Mare et Martin, 2021, p. 45‑63. Linhardt Dominique, « Les égarements de l’histoire. À propos de la violence des modernes », _in_ Cédric Moreau de Bellaing et Danny Trom (dir.), _Sociologie politique de Norbert Elias_, Paris, Editions de l’EHESS (coll. « Raisons pratiques »), 2022, p. 51‑89. <!--Notes :--> [^1797]: Je précise que, n’étant pas dans la tête d’Alexandre, je suis condamné à puiser dans mes propres expériences de recherche, à la fois dans le type de sociologie que j’essaie de pratiquer – que, plus généralement, nous essayons de pratiquer dans le laboratoire auquel j’appartiens, au LIER-FYT – et dans les travaux que j’ai pu conduire par le passé. Relativement à la question des processus d’ennemisation, ces travaux ont, pour des raisons biographiques, un très fort « tropisme germanique ». Il s’agit d’une part dans mon travail, déjà ancien et jamais vraiment terminé, sur le conflit terroriste dans l’Allemagne fédérale des années 1970 et 1980 : on pourrait dire que cette étude constitue mon expérience la plus approfondie de ce qui se rapproche d’un « processus d’ennemisation », bien que je ne l’aie jamais thématisé dans ces termes. D’autre part, on y trouve l’Allemagne nazie, un sujet sur lequel je n’ai jamais travaillé de première main, dont je suis même très loin d’être un réel connaisseur, mais qui me préoccupe depuis longtemps, avec une petite intensification dans la période récente alors que j’ai voulu faire un commentaire du livre qu’Elias a consacré à la « biographie de la nation » allemande et dans lequel « l’effondrement de la civilisation » dont le nazisme est l’expression forme évidemment une articulation centrale. Je n’ignore pas que l’un comme l’autre de ces cas occupe probablement, dans l’espace des processus d’ennemisation, des positions limites. Je me permettrais d’indiquer à la fin de ce document quelques références de mes textes qui soutiennent certains des arguments développés dans cette note. [^7898]: Ce petit texte n’a pas vocation à énoncer des hypothèses en ce sens. Je retiendrai de mes propres recherches trois lignes d’investigation possibles. La première tient à ce que Durkheim appelait les « états forts de la conscience collective », contenus dans les réactions émotionnelles partagées qui submergent les groupes lorsqu’ils réalisent qu’ils sont traités en ennemis par d’autres groupes. La seconde tient au travail idéologique conduisant à naturaliser l’engagement dans un processus d’ennemisation. Il s’agit là souvent d’une phase qui suit celle du « choc émotionnel », qui vise en un sens à le rationaliser. Enfin, un dernier aspect devrait sans doute être considéré : c’est que l’ennemisation étant devenu plus illégitime, elle s’entoure souvent de dispositifs d’occultation. Les services secrets chers à Alexandre en sont un exemple éloquent : l’un des sous-textes de ces institutions est que le « commun des mortels », pris dans ses bons sentiments, ne peut pas comprendre la nécessité du travail qui s’y accomplit.