# Le Monde _ témoignage Je souhaiterais autant que possible rester anonyme. Je suis partante pour un entretien si nécessaire, mais en raison de la petitesse du monde académique et de la renommée des mes encadrants dans ma discipline, je préférerais que leurs noms et le mien ne soient pas dévoilés. ### Eléments de contexte Je suis jeune docteur en SHS, j'ai soutenu ma thèse en février 2020, juste avant la pandémie. J'ai fait une thèse de 5 ans, ce qui dans ma discipline correspond à la moyenne haute (mais moyenne quand même) des thèses financées. J'ai été lauréate d'une allocation de recherche "ministérielle", ce qui m'a permis de recevoir un financement pendant 3 ans (environ 1400 € nets/mois). Pendant ma troisième année, j'ai eu l'occasion d'enseigner auprès d'étudiants de licence, ce qui a élevé ma rémunération mensuelle à 1600 € nets environ. J'ai fait ma thèse dans l'université où j'avais fait mes 5 années d'études dans la même discipline, dans l'université d'une métropole régionale et sous l'égide d'une UMR CNRS. ### 1ère année Ce que je retiens de mon expérience de thèse, c'est la désillusion constante. Je me souviens avoir envisagé en fin de M1 de faire une thèse, d'avoir construit toute mon année de M2 mon projet de recherche, en collaboration avec celui qui a été ensuite l'un de mes 3 directeurs de thèse. Je me souviens avoir été très fière de décrocher la première place lors des auditions d'allocation des bourses de financement. Je me souviens avoir commencé en septembre, pleine d'entrain. Je me souviens avoir voulu tout étudier, tout comprendre, suivre toutes les pistes, participer à tout, persuadée qu'il suffirait de vouloir pour avoir. Et puis je me souviens avoir assisté à des fins de thèses douloureuses autour de moi, à des épreuves difficiles qui auraient pu être évitées si les directeurs de thèse des doctorants concernés avaient été plus présents, plus concernés. C'est à ce moment-là qu'on se rend compte que le mérite ne jouera finalement aucun rôle. Déjà je faisais de ces échecs auxquels j'avais assisté (soutenance annulée, abandon de thèse, conflit scientifique) l'analyse suivante : c'est toujours le directeur de thèse qui est intrinsèquement fautif, et c'est toujours le doctorant qui en pâtit le plus cruellement. C'est toujours lui qui ressent l'échec le plus sévèrement, alors que son directeur de thèse pourra s'y soustraire plus facilement, par le biais de ses autres activités, de ses autres travaux, de ses autres doctorants. Ça c'est la première année. ### Deuxième année La deuxième année on commence à se rendre compte que l'heure tourne et que sans s'en être rendu compte on est déjà à la moitié du parcours. Je dirais que c'est là que le tri est fait, entre ceux qui tiendront les délais et ceux qui vont y passer beaucoup plus de temps. Finalement à ce stade, si on fait partie de la deuxième catégorie, c'est impossible de passer dans la première. Et d'une discipline à l'autre il y a de trop grandes disparités qui influent directement sur l'expérience de vie et de travail du doctorant. C'est lié à la nature de nos tâches (terrain ou pas, type de méthodes empiriques) mais aussi à la culture de la discipline (nombre de pages attendu, importance du style de rédaction, quantité de littérature scientifique à absorber). Et le pire c'est que ces disparités sont insitutionnalisées. C'est à ce moment que j'ai compris, en assistant aux réunions d'équipes, aux séminaires, en participant à la vie de la recherche _(parce qu'on nous dit que c'est la meilleure façon de s'insérer et de faire valoir notre investissement professionnel pour avoir un poste après)_ qu'on n'était pas tous égaux face à notre avenir professionnel : quand on est titulaire d'un doctorat, après sa soutenance, on demande la qualification auprès du CNU. C'est ce qui nous rend apte à passer les concours de recrutement en tant que Maitre de Conférence. Selon les disciplines les critères de qualification diffèrent. Par exemple, en SHS, dans ma discipline, on estime _tacitement_ qu'une thèse ne peut pas être sérieuse en dessous de 4 ans. Si on a eu le mérite de tenir les délais et de se limiter à sa période de financement, on aura finalement que très peu de chances (voire aucune) d'être qualifié et encore moins d'être recruté. Face à quelqu'un qui aura passé 5 ans sur la sienne, on ne fera pas le poids. Alors on accepte que la 3ème année qui s'annonce ne sera pas la dernière. ### Troisième année La troisième année, c'est celle où j'ai eu mon service d'enseignement et où j'ai fait mon terrain, ce qui était tardif dans les 2 cas. Dans l'ordre normal des choses on fait ces choses-là en 2ème année. Mais toutes les thèses ne se ressemblent pas (a posteriori, j'analyse ce retard comme le fait de l'encadrement que j'ai eu, vraiment pas au point). Cette année-là, ayant bien compris, au fil du temps, que je ne méritais pas plus qu'un.e autre d'avoir un poste, ayant bien compris que la concurrence serait rude et que tout le monde était bon, j'ai entrepris de mettre toutes les chances de mon côté : en septembre je me suis dit "cette année je dis oui à tout ce qu'on me propose, je vais galérer, mais au moins j'aurai des trucs à rajouter sur mon cv et je vais progresser sur plein de points". L'année suivante j'ai fait un burn out et je n'ai pas touché à ma thèse pendant 6 mois. C'est en déménageant à l'autre bout de la France pour suivre mon copain qui avait trouvé un cdi dans un département de R&D dans le privé que j'ai pu progressivement remettre le pied à l'étrier. Le chemin était encore long : à force de vouloir participer à la vie du labo, à force de vouloir tout mener de front j'avais pris énormément de retard sur ma thèse et tout était encore à faire. J'étais en fin de 4ème année et au pied d'une montagne à escalader. Mes directeurs ne m'ont pas beaucoup aidée. Ils ne m'ont pas beaucoup guidée. Ils ne m'ont pas managée, ils ne m'ont pas appris à être une chercheuse. Ils n'ont fait que discuter entre eux pendant nos réunions, occupés à bâtir eux-mêmes leur relation entre confrères sans s'imaginer que j'étais en train de couler. Ils m'ont tapé sur les doigts quand mon travail ne leur convenait pas, n'ont pas répondu à mes mails quand j'avais besoin d'aide. Quand j'ai fait un burn out, j'ai eu droit à une discussion posée et bienveillante avec l'une d'entre eux qui avait détecté que le moment était critique. C'est tout. ### Financer sa recherche Je n'ai presque pas reçu d'aide financière de mon laboratoire pour aller sur le terrain (l'argent que j'ai reçu m'a à peine permis de me payer une Oyster Card à Londres pendant 2 semaines). Entre doctorants on le sait : à moins d'être financé sur un projet (ce qui n'était pas mon cas), il n'y a pas de budget, ce qui veut dire qu'il y en a pour ceux qui demandent, mais il n'y a rien pour ceux qui ne savent pas, qui ne demandent pas, qui n'osent pas. On sait aussi que si on va à des colloques (à la clé : frais d'inscription, de transport, de logement), on n'aura pas d'argent pour aller sur le terrain. Et vice versa. Il faut choisir ses déplacements, tout en sachant qu'on "paiera" pour les choix qu'on n'a pas faits. J'aurais aimé faire plus de terrain, j'aurais trouvé mon travail scientifiquement plus solide, mais j'avais couté "trop cher" en colloques (2, en France). Tout ça c'est tacite, ça ne fait pas l'objet de discussions en réunion d'équipe, alors que c'est le coeur même de l'activité d'un labo de recherche : si les doctorants (qui sont les seuls à faire de la recherche pure) ne peuvent pas travailler correctement, le labo ne tient pas. Après 3 ans de financement, on a droit à 2 ans de chômage. Sur le papier c'est interdit, mais comme on ne peut pas vraiment faire autrement, on fait comme ça. Tout le monde fait comme ça, c'est notoire. A Pole Emploi, on rassure son conseiller en lui disant qu'on va soutenir bientôt, et on espère qu'il ne nous trouve pas une offre d'emploi qu'on n'aura pas droit de refuser. Au bout de 2 ans de chômage dans mon cas, c'est fini. Rideau. Là on tape dans son livret (si on en a un)(ce qui n'est évidemment pas le cas de tout le monde). Connaissant l'imperturbabilité de mes directeurs face à l'échéance approchant, j'avais prévu le coup et mis de côté une partie de mon chômage. Avec mon burn out j'avais anticipé que je ne rattraperais pas facilement le retard et que je dépasserais les 2 ans supplémentaires. Quelques mois avant je les avais pourtant avertis : "en novembre je n'ai plus de chômage, il faut que ma thèse soit finie, parce que je devrai trouver un job, je n'aurai plus de temps à y accorder". Sous entendu : "maniez-vous de relire et me faire vos retours et à autoriser ma soutenance, parce que là c'est chaud" Réponse de mon directeur : "Ne vous inquiétez pas, on peut tout à fait finir sa thèse en travaillant, c'est ce que j'ai fait" (NB : il n'était pas équipier chez McDo, il enseignait la discipline au lycée). ### Problèmes de direction Après un été dans ce style, sans aucun contact avec eux (si ce n'est une notification d'absence par mail automatique : "je suis en vacances du 14 juillet au 15 aout"), et des mois de thérapie, je suis au bord d'une deuxième dépression, ne sachant même pas si la version que je leur ai envoyée sera jugée "soutenable". Jusqu'au bout j'ai eu le sentiment d'être le dernier de leurs soucis. Sur les 3 (un prof et 2 maitres de conférences) 2 ont eu un avancement notable pendant ma thèse (Les 2 MCF sont passés profs et ont obtenu un poste), ils ont tous occupé des fonctions importantes dans la gouvernance universitaire, ils ont publié des papiers, se sont exprimés dans les médias, sont allés présenter leurs travaux dans des conférences. Les jours précédant ma soutenance, lors de nos séances de travail et de préparation, je me rends compte que nos discussions sont à côté de la plaque, qu'on ne se comprend pas. Je commence à me demander s'ils ont vraiment lu ma thèse. J'ai souvent entendu des doctorants se poser cette question, je trouvais ça excessif, je pensais que c'était un lieu commun, pour blaguer... et puis j'ai fini par me la poser. Et après avoir soutenu, après avoir été félicitée par mon jury pour la qualité de mon travail, après les retours élogieux de mes lecteurs, après les riches échanges scientifiques que j'ai eus depuis avec d'autres, je me suis rendue à l'évidence. J'ai fini par me dire que, oui : mes directeurs ne l'avaient certainement lue qu'en diagonale. Ce témoignage n'est pas rocambolesque, il ne relate aucun fait sordide, aucune situation de harcèlement (si ce n'est des bribes de harcèlement moral persistant dans ma mémoire et qui ne sont pas réellement l'objet de ce propos). J'ai assisté pendant ma thèse à des situations plus ou moins réglo que la mienne. Tous les doctorants que j'ai connu ont été à bout et me l'ont dit. Presque tous ont pleuré devant moi. Tous ont à un moment envisagé d'abandonner, certains l'ont fait, dépassés par des relations humaines parfois désastreuses et un profond manque de considération pour leur santé mentale et leur travail. Ils auraient été de bons chercheurs, c'est du gâchis. Aucun de ceux que j'ai connus n'a eu de poste à l'université. Certains s'accrochent, enchainent les contrats précaires. Notre laboratoire fait pourtant partie de ceux qui comptent dans la discipline. A ce titre nous faisions partie des privilégiés, par rapport à ceux dont les labos ne sont pas parrainés par le CNRS. Nous étions privilégiés par rapport à ceux qui ne sont pas financés (les doctorants étrangers, à tous les coups), qui doivent travailler à côté, qui sont obligés d'accepter des contrats de vacation à l'unversité pour se maintenir à flot et un minimum dans le game, et qui sont jugés par les titulaires de leur labo comme corvéables à merci. Ce témoignage est normal, basique, presque enviable, et pourtant je trouve qu'il est inacceptable.