## García Márquez: l’amour aux temps du choléra
**L’amour se commande-t-il? Se décide-t-il? À ces énigmes, les plus cuisantes d’une vie humaine, Gabriel García Márquez a tenté de répondre par un roman flamboyant d’une passion quasi insoutenable.**

> «Réponds oui, lui dit-elle. Même si tu es morte de peur et même si tu dois t’en repentir plus tard, parce que de toute façon tu te repentirais toute ta vie d’avoir répondu non.»
*L’amour aux temps du choléra* de Gabriel García Márquez est un roman de la maturité de l’écrivain. Publié en 1985 (rappelons que *Cent ans de solitude* est paru en 1967), il ouvre à la voie aux derniers jours de Simón Bolívar avec *Le général dans son labyrinthe*. Le décor caribéen est le même.
Mais, tandis que *Le général dans son labyrinthe* traite de l’acharnement désespéré contre la mort et ce qu’elle suscite d’épouvante, *L’amour aux temps du choléra* traite de l’amour et de toute sa gamme chromatique.
#### La gamme chromatique de l’amour
L’idée était née d’un fait divers, plutôt sordide: deux Américains âgés de près de 80 ans se retrouvaient chaque année à Acapulco pour vivre leur amour, dans le plus grand secret. Lors d’une sortie en bateau, ils furent tués à coups de rame par le batelier. Gabo confia: «c’est par leur mort que l’histoire de leur secret a été révélée. Ils m’ont fasciné. Ils étaient tous deux mariés à quelqu’un d’autre.» Le romancier s’inspira également de l’amour impossible de ses propres parents à l’adolescence, son père étant télégraphiste, à l’instar du héros du roman, Florentino Ariza. Dans un entretien, Gabriel García Márquez indiqua: «La seule différence est que mes parents se sont mariés, et dès l’instant où ils se sont mariés, ils n’étaient plus des personnages intéressants d’un point de vue littéraire.»
À la fin du XIXe siècle, dans un port des Caraïbes, un jeune et pauvre télégraphiste et une ravissante écolière se promettent un amour éternel. Sous les amandiers d’un parc, le télégraphiste, poète et violoniste, dénommé Florentino, jure un amour éternel à Fermina. Ils correspondent en secret durant trois ans. Mais le père de Fermina découvre l’idylle et s’y oppose avec une grande violence: il a de bien plus grandes ambitions pour le mariage de sa fille. Fermina est envoyée chez une cousine loin de la ville, tandis que Florentino se noie dans un désespoir mélancolique qui inquiète sa mère.
Résignée, Fermina épouse Juvenal Urbino, un docteur qui a construit sa réputation sur l’épidémie de choléra, bon danseur, qui aime improviser au piano, élégant et charmeur. Florentino se réfugie dans la poésie, collectionne les aventures sexuelles, et entreprend de faire carrière dans l’entreprise de son oncle. Néanmoins, et malgré toutes ces distractions qu’il recherche pour s’étourdir, il ne parvient pas à oublier Fermina qui, de son côté, mène une routine conjugale faite de conventions sociales, d’une réussite enviée, une prison dorée.
Le roman débute sur la mort de Juvenal Urbino, à l’âge de 81 ans, une mort tout à la fois cocasse et ridicule, car, après une carrière faite de voyages en Europe et de lutte médicale contre le choléra, il tombe d’un arbre en voulant attraper le perroquet qui leur tient compagnie.
C’est alors que Florentino réapparaît, pour déclarer sa flamme à Fermina. Le lecteur remonte en même temps que les personnages le fil des souvenirs, et revient à ce premier amour d’adolescence, un amour pur, platonique, pudique, innocent. Cet amour est marqué par le désir de l’absence, un romantisme épistolaire et musical, puisque Florentino joue du violon dans un parc pour Fermina, celle qu’il nomme «ma déesse couronnée». Ils se rencontrent dans la silhouette, puis dans la voix: «“La seule chose que je vous demande c’est d’accepter une lettre”, lui dit-il. Ce n’était pas la voix que Fermina Daza attendait: elle était nette et révélait une maîtrise qui n’avait rien à voir avec la langueur des manières. Sans lever les yeux de l’ouvrage, elle répondit: “Je ne peux l’accepter sans la permission de mon père.”»
L’histoire se passe à Carthagène des Indes, une vieille ville coloniale de la côte Caraïbes de Colombie, dans laquelle Gabriel García Márquez se rendit un soir d’avril 1948, alors que la Colombie entrait dans la plus sanglante de ses guerres civiles. Il embrassa la ville les larmes aux yeux, malgré le couvre-feu, dans ses vieux palais, son horizon marin, sa cathédrale, sa nostalgie de la grande prospérité du temps des Rois d’Espagne, par son rôle de plus grand marché aux esclaves africains des Amériques. Lui-même, âgé de 21 ans, se coucha sur un banc de la place Bolívar, où il peindra ensuite Florentino, l’amoureux éconduit pendant plus de cinquante ans. Nous voyons dans le roman Fermina parcourir les églises, fréquenter la galerie d’arcades proche du marché aux Noirs. Il y a aussi le bureau d’écrivains publics où exerce Florentino, les vendeurs de sucreries et de poisson à la criée, les enfants qui nagent à l’entrée de la baie, les calèches, les balcons de gardénias. Carthagène des Indes, c’est aussi le Palais de l’Inquisition, devenu musée, en mémoire de cinq hérétiques brûlés. Et ses célèbres fortifications. L’époque est, pour la ville, difficile: le choléra, la fin de l’esclavage et des guerres civiles, la misère, la concurrence sauvage des ports voisins.
Cet amour adolescent, exalté de romantisme magique, d’espoirs, de rêves d’avenir radieux, est brutalement interrompu par le père de Fermina qui sépare de force sa fille de Florentino, en l’éloignant géographiquement de ce télégraphiste pauvre, qui n’est nullement envisageable à ses yeux comme parti pour un mariage digne de ce nom. L'amour romantique, platonique, idéalisé, laisse la place à un amour raisonnable, intelligent, durable: le mariage avec le Dr Urbino. Le couple acquiert sa respectabilité sociale. Il s’insère dans la haute société, voyage à Paris, a des enfants: «ils avaient parcouru le monde entier, sauf leur pays.»
Le Dr Urbino est un bon parti, et un bon mari. Le mariage est solide comme un roc, malgré les sarcasmes de la belle-mère, l’infidélité dans la fidélité, les vicissitudes de la carrière professionnelle, et cette épouvantable épidémie de choléra: «Ils étaient comme un seul être divisé en deux. […] Ensemble, ils avaient dépassé les incompréhensions quotidiennes, les haines instantanées, les mesquineries réciproques. […] Ce fut l’époque où ils s’aimèrent le mieux, sans hâte et sans excès, et tous deux furent plus conscients et plus reconnaissants que jamais de leurs invraisemblables victoires sur l’adversité.»
Durant ce demi-siècle, Florentino de son côté mène une vie de séducteur acharné, explorant toutes les gammes de la sexualité, de la sensualité et de la séduction: 622 femmes! Il faut dire qu’elles apprécient sa très grande discrétion. Il cherche en chacune d’elles Fermina, et ne la trouve jamais. Il rencontre parfois l’éclosion de sentiments, toujours insuffisants et insatisfaisants au regard de l’amour qu’il hallucine depuis l’adolescence pour sa «déesse couronnée». Malgré sa vie de coureur de jupons invétéré, ses infidélités charnelles, sensuelles, sexuelles, ses émois, il lui reste amoureusement fidèle.
Avec García Márquez, les stéréotypes de l’amour apparaissent sous un jour nouveau: chaque personnage se ment sur le sujet, et cultive tant autant la grandeur et la beauté que la mesquinerie et la faiblesse, les aspirations spirituelles et les monotonies ordinaires, les vulnérabilités quotidiennes et les vanités matérielles. Peut-on aimer plusieurs personnes en même temps? L’amour survit-il au temps et à l’absence, a-t-il un âge, un lieu, une limite? Se volatilise-t-il ou se renforce-t-il dans la vie matrimoniale? L’amour est-il toujours sans violence, sans haine, sans indifférence? «Toutefois, cet après-midi-là, il se demanda, avec son infinie capacité de rêve, si une indifférence aussi acharnée n’était pas un subterfuge pour dissimuler le tourment de l’amour.» Y a-t-il un amour sans tendresse? Avec cette fresque d’une épopée de toutes les déclinaisons de l’amour, García Márquez sublime la laideur de ce monde en décomposition, où les chairs se désagrègent sous la chaleur, le choléra, la putréfaction. «Rien en ce monde n’était plus difficile que l’amour.» Il faut dire que «les symptômes de l’amour sont identiques à ceux du choléra.»
Le style est baroque, aussi bariolé que l’abondance de la faune et de la flore de la Sierra Nevada de la côte caraïbe. Derrière cette œuvre, le lecteur comprend l’importance capitale de la littérature: fixer les états d’âme, leur permettre de survivre au temps qui érode tout, tenter de les préserver toujours un peu au-delà d’une vie humaine. Et d’autres, après nous, se retrouveront dans les états d’âme des personnages, comme nous nous retrouvons dans les états d’âme des êtres du temps jadis, consignés dans la geste des poètes.
L’amour se commande-t-il? Se décide-t-il? Fermina après le décès de son mari, «tenta de reconstruire par le menu le petit parc des Évangiles, les amandiers cassés et le banc où il l’avait aimée, parce que rien n’existait plus comme autrefois. Tout avait changé, on avait emporté les arbres et leur tapis de feuilles jaunes, et à la place de la statue du héros décapité on avait édifié celle d’un autre, en uniforme, sans nom, sans date, sans rien qui la justifiât, sur un piédestal pompeux à l’intérieur duquel on avait installé les compteurs électriques du secteur. […] C’est pourquoi, à un âge où tous deux n’avaient plus rien à attendre de la vie, la réaffirmation dramatique d’un amour qui pour elle n’avait jamais existé la prit au dépourvu.»
#### Les amours adolescentes et les amours de vieillesse
Les amours adolescentes ressemblent aux amours de vieillesse: elles sont pures. Fermina et Fiorentino ne pouvaient tout simplement pas traverser la vie ensemble. Car, en dehors de ces deux époques, nues, vulnérables, on se raconte des histoires, on négocie avec un quotidien, on fait des compromissions, on a des charges professionnelles, des conventions, des rôles sociaux à tenir, autant de masques, plus ou moins intelligemment portés, qui dénaturent l’innocence de l’amour. «C’était comme *s’ils avaient contourné le difficile calvaire de la vie conjugale pour aller tout droit au cœur même de l’amour*. Ils vivaient en silence comme deux vieux époux échaudés par la vie, au-delà des pièges de la passion, au-delà des mensonges barbares du rêve et des mirages de la déception: *au-delà de l’amour. Car ils avaient vécu ensemble assez de temps pour comprendre que l’amour est l’amour, en tout temps et en tout lieu, et qu’il est d’autant plus intense qu’il s’approche de la mort.»*
Et pour Fiorentino, qu’offrir à cette femme à qui la vie avait tout donné? «Comme pour une ultime bataille, il dressa son plan jusque dans les moindres détails: tout devait être différent pour susciter de nouvelles curiosités, de nouvelles intrigues, de nouvelles espérances chez une femme qui avait vécu une vie entière dans la plénitude. Ce devait être un rêve débridé, capable de lui insuffler le courage qui lui manquait pour jeter à la poubelle les préjugés d’une classe dont elle n’était pas issue, mais qui, plus que de tout autre, avait fini par être sienne. Il devait lui apprendre à considérer l’amour comme un état de grâce qui n’était pas un moyen, mais bien une origine et une fin en soi.»
Il y a aussi cette retenue sur leur corps, lorsqu’ils se retrouvent à la fin du roman, dans cette navigation fluviale, sur le rio Magdalena. Cette pudeur du manque de confiance, parce que les corps sont flétris, abîmés, une pudeur si semblable à la toute première fois adolescente, où l’on se sent complexé, où l’on est maladroit, où l’on n’ose pas, où l’on est à la merci du regard de l’autre. *Que va penser l’autre de ce que mon corps est devenu…* Et Florentino qui ose lui dire: «Je suis resté vierge pour toi»! En un sens, il ne ment pas. Entre cet amour adolescent, sans les contraintes du monde matériel et du quotidien, et cet amour de vieillesse, où il n’y a plus rien à prouver, plus d’enjeu, plus de réalisations sociales, d’ambitions professionnelles, il y a «la force de l’âge», le corps flamboyant, la conquête du monde, l’assurance acquise ou feinte, tous ces mensonges aux autres et surtout à soi-même, cet éloignement de soi, et cette vanité.
### «À l’horizon se levait le rêve d’autres voyages avec Fiorentino Ariza: des voyages fous, sans bagages et sans mondanités: des voyages d’amour.»
L’être nu, vulnérable dans la matière, démaquillé de l’hypocrisie sociale, dévêtu des responsabilités familiales et des obligations conventionnelles, dans son authenticité brute, peut enfin retrouver son unité spirituelle, sur l’eau du fleuve, qui ramène à cette symbiose originelle dans le liquide amniotique.
> «Le capitaine regarda Fermina Daza et vit entre ses cils les premières lueurs d’un givre hivernal. Puis il regarda Florentino Ariza, son invincible maîtrise, son amour impavide, et fut soudain effrayé par le pressentiment tardif que plus que la mort, c’est la vie qui n’a pas de limites.
> “Et jusqu’à quand vous croyez qu’on va pouvoir continuer ces putains d’allées et venues?” demanda-t-il.
> Florentino Ariza connaissait la réponse depuis cinquante-trois ans, sept mois, onze jours et onze nuits.
> “Toute la vie”, dit-il.»
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Les cendres de García Márquez sont au cloître de la Merced de Carthagène, près du télégraphiste et de Fermina la déesse couronnée, ses personnages qui l’ont tant habité.