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title: CÉSAR par Malet & Isaac
description: CÉSAR par Malet & Isaac
tags: 300 Latin
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# CÉSAR
Extrait de _Histoire romaine_ (1931) dans _Nouveau cours d'Histoire_ d'Albert Malet et Jules Isaac, avec la collaboration d'André Alba
# CHAPITRE XVII
## TROUBLES ET INTRIGUES À ROME
Pendant l'absence de Pompée, Rome avait été profondément troublée. Pour tous les mauvais coups, une foule d'aventuriers s’offraient, anciens soldats de Marius ou de Sylla, esclaves fugitifs, nobles ruinés. Les émeutes à main armée ensanglantaient le Forum. Les tribuns redoublaient de violence dans leurs attaques contre les riches et la noblesse. Les ambitieux cherchaient à profiter de ces troubles et de l’absence de Pompée pour s'emparer du pouvoir. L’un d’eux était Crassus, l’ancien collègue de Pompée au consulat. Sa richesse lui valait de l’influence, car il comptait des centaines de débiteurs. Mais Crassus était assez dépourvu de talent personnel. Il jugea utile de s’entendre avec un des chefs du parti populaire, Jules César.
## COMMENCEMENTS DE JULES CÉSAR
Caius Julius Cæsar appartenait à l’illustre gens Julia qui prétendait descendre de Vénus. Sa tante avait épousé Marius et lui-même était le gendre de Cinna : il était ainsi tout désigné pour diriger la lutte contre le Sénat. Sylla avait déclaré, dit-on, « qu'il voyait en ce jeune homme plusieurs Marius. » De fait, bien qu'il parût d'abord ne se soucier que de plaisirs, d'élégance et de littérature, César était immensément ambitieux. Un jour, on le vit qui pleurait en lisant un récit de la vie d’Alexandre : « À mon âge, dit-il, il avait conquis le monde et je n’ai encore rien fait ! » Au service de son ambition, il mettait d'ailleurs les plus rares qualités, une intelligence pénétrante, un charme séduisant qui lui attirait les sympathies, une éloquence claire et convaincante et, sous une apparence délicate, une énergie à toute épreuve. Il pouvait être et il fut à son gré orateur, écrivain, homme de guerre et homme d’État. Dès qu'il se fut jeté dans la mêlée politique, tous les moyens lui furent bons pour s’y distinguer et parvenir au premier rang : élu édile en 65 — il avait alors trente-cinq ans — il s’endetta de plusieurs millions empruntés à Crassus pour donner au peuple des jeux d'une magnificence inouïe ; puis il se fit élire grand pontife, malgré le Sénat. Enfin, pour briser l'opposition sénatoriale, il n’hésita pas, avec Crassus, à favoriser secrètement la conjuration de Catilina.
[Conjuration de Catilina]
## LE PREMIER TRIUMVIRAT
Mais déjà un autre danger la menaçait. L'union des modérés que Cicéron avait réalisée pour abattre Catilina se disloqua bientôt ; sénateurs et chevaliers redevinrent ennemis, au moment même où les ambitieux se liguaient pour asservir la République. Pompée arrivait d’Asie, tout fier de ses succès. Comme Sylla en 83, il pouvait être tout-puissant. Mais Pompée n'avait pas l’audace et la décision d’un Sylla. Confiant en son prestige, il licencia son armée. Aussitôt, le Sénat cessa de le craindre, ne lui accorda rien de ce qu'il demandait, et refusa même de ratifier sa politique en Asie. À ce moment, César revenait d’Espagne où il avait été propréteur. Il rapprocha Crassus et Pompée et les trois hommes s’entendirent pour dominer la République — c'est ce qu’on appelle le premier triumvirat — (60). Le résultat immédiat de leur accord fut l’élection de César au consulat pour l’année 59.
## LE CONSULAT DE CÉSAR
César fut un consul comme on n’en avait encore jamais vu à Rome. Pendant toute la durée de sa magistrature, il agit comme s'il était le seul maître, sans aucun souci des règles constitutionnelles. L’opposition sénatoriale le gênait : il cessa de consulter le Sénat. Un jour qu’un de ses adversaires, Caton, s'obstinait à parler à la tribune du Forum, il l’en lit expulser de vive force. Il avait pour collègue un aristocrate nommé Bibulus : il ne tint aucun compte de son veto.
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> _« Il chassa du Forum à main armée son collègue qui s’opposait à une loi agraire qu’il avait présentée. Bibulus fut réduit à se renfermer chez lui jusqu’à sa sortie de charge et à ne témoigner de son opposition que par des édits. Dès lors, César gouverna seul et sans contrôle la République ; en sorte que des plaisants, pour dater un fait de cette année, disaient en plaisantant qu’il avait eu lieu non pas sous le consulat de César et de Bibulus, mais sous celui de Jules et de César, qu’ils nommaient ainsi deux fois, par son nom et par son prénom ; et bientôt on fit courir les deux vers suivants : Ce n’est pas Bibulus, c’est César qui a tout fait naguère, car je ne sache pas que rien ait été fait sous le consulat de Bibulus._ »
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> Suétone, _Vie de César_, traduction par Émile Pessonneaux
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César put ainsi faire voter par le peuple tout ce qu’il voulut : la ratification des actes de Pompée en Orient, une loi agraire distribuant des terres aux citoyens qui avaient au moins trois enfants, une loi sur l’administration des provinces. Mais ce que César convoitait par-dessus tout, pour acquérir la gloire militaire qui lui manquait, c'était un grand commandement. Il se fit attribuer pour cinq ans le proconsulat de la Gaule cisalpine et de la Gaule narbonnaise.
Avant de quitter Rome, César resserra ses liens avec Crassus et Pompée, en emmenant avec lui le fils du premier, et en donnant sa fille en mariage au second. Puis les trois complices firent arriver au consulat des hommes dont ils étaient sûrs, et au tribunat un ami de César, Clodius. Enfin, pour affaiblir le parti sénatorial, ils éloignèrent Caton qu’ils envoyèrent en mission à Chypre et firent exiler Cicéron sous prétexte qu’il avait fait mettre à mort illégalement les complices de Catilina.
Alors seulement, tranquillisé, César partit pour la Gaule (printemps 58).
# CHAPITRE XVIII
## I. La Gaule avant la conquête de César
[...]
## II. La conquête de la Gaule
## ARIOVISTE ET LES HELVÈTES
Or, en l’année 59, au temps où commençait le proconsulat de César, la Gaule se trouvait menacée par un double péril, l'invasion du Germain Arioviste, l’émigration en masse des Helvètes.
Arioviste était un puissant chef germain qui avait groupé autour de lui les tribus de l’Allemagne du Nord et du Centre. Appelé par les Séquanes contre les Éduens, il avait pénétré en Gaule et prétendait s'y installer en maître. Au même moment, les Helvètes, habitants de la Suisse actuelle, fatigués de lutter sans cesse contre les Germains et se trouvant à l'étroit dans leur pays, se préparaient à émigrer en masse vers les rives plus fertiles de la Garonne. Ces migrations n’allaient pas sans luttes. Aussi la Gaule était-elle inquiète et profondément troublée.
César en Gaule — Par un calcul ambitieux. César résolut d’en profiter. Il avait à la fois besoin de butin pour payer ses dettes et de soldats dévoués pour devenir le maître à Rome. Il lui fallait une grande guerre, un riche pays à piller, des victoires éclatantes. Quand il apprit que les Helvètes demandaient la permission de traverser la Narbonnaise pour se rendre en Aquitaine, il saisit l’occasion qui s’offrait à lui d'intervenir dans les affaires de la Gaule et de se poser en défenseur des Gaulois. Les Helvètes furent traités en ennemis. César leur interdit de franchir le Rhône. Ils suivirent donc la rive droite du fleuve ; mais quand ils eurent franchi la Saône près de Mâcon et qu'ils commencèrent à piller le territoire des Éduens, alliés du peuple romain, César accourut au secours de ces derniers. Il battit d’abord l’arrière-garde des Helvètes, puis le gros de leur armée près de la ville de Bibracte dans le Morvan et obligea les rares survivants à retourner dans leur pays (printemps 58).
Lui-même resta à Bibracte. Les Éduens lui demandaient maintenant de les délivrer du joug d’Arioviste. César hésita parce que le chef germain avait obtenu le titre d'« ami du peuple romain » et parce que les légions s’effrayaient à l'idée de combattre ces barbares dont on racontait des exploits incroyables. Finalement, après quelques vaines négociations, il marcha contre Arioviste, le battit dans le Sud de l’Alsace et le rejeta au delà du Rhin (septembre 58).
Soumission de la Gaule du Nord — La Gaule sauvée de ce double péril, César ne manifesta pas l’intention de l’évacuer. Au contraire, il cantonna ses légions près de Besançon. Cette façon d'agir indigna beaucoup de peuples gaulois, et surtout ceux de la Gaule du Nord, les Belges.
D'après César, qui a raconté lui-même l'histoire de sa conquête, les Belges avaient rassemblé au début de l’année 57 av. J.-C. jusqu’à 300 000 guerriers. César disposait de huit légions (50 000 hommes environ). Il compensa l'infériorité de ses forces par l'habileté et la rapidité de ses manœuvres. Une première fois, les Belges furent surpris et taillés en pièces au nord de Reims. Puis, au pas de course, par Amiens, César s’avança jusqu'à la Sambre. Là, dans la région boisée de l’Ardenne, il fut attaqué à l’improviste par les Nerviens, un des principaux peuples belges : le choc fut si rude que César dut payer de sa personne pour rétablir le combat et remporter la victoire.
« César s’était porté vers l’aile droite... La quatrième cohorte avait perdu son enseigne, son porte-enseigne et tous ses centurions : presque tous ceux des autres cohortes étaient morts ou blessés... Le reste se ralentissait : des soldats des derniers rangs, cessant de combattre, se retiraient du champ de bataille et se dérobaient aux coups... Le moment était critique et l’on n’avait pas de réserve qu’on pût faire marcher. César, qui était venu sans bouclier, saisit celui d’un soldat des derniers rangs, se porte en tête, appelle les centurions par leurs noms, encourage les soldats et ordonne de charger en desserrant les manipules pour qu’on puisse manier plus librement l'épée. Son arrivée rend l’espoir au soldat et ranime son courage. Chacun dans cette extrémité veut faire son devoir sous les yeux de son général, et l'impétuosité de l’ennemi est un peu ralentie. »
César, _Commentaires sur la Guerre des Gaules_, livre II, traduction par Édouard Sommer
Ayant soumis les Belges qui passaient pour les plus redoutables des Gaulois, César crut que la Gaule serait aisément pacifiée.
Soumission de la Gaule de l'Ouest et du Sud — Il avait envoyé dans l’Ouest son lieutenant Crassus auquel les peuples de l’Armorique avaient fait leur soumission. Ces peuples consentaient bien à devenir les alliés du peuple romain, mais non ses sujets. Quand ils virent les soldats romains rester chez eux et faire des réquisitions, ils prirent les armes. À leur tête était le peuple des Vénètes (de la région de Vannes).
Les Vénètes étaient un peuple de marins. Pour les soumettre, César dut entreprendre une véritable guerre navale. Il n’avait pas de flotte : il réussit cependant à en improviser une et à détruire la flotte des Vénètes (56).
« Une chose que nous avions préparée, dit César, nous fut très utile : c’étaient des faux bien tranchantes, attachées à de longues perches qui leur servaient de manche... On s’en servait pour saisir et attirer les cordages qui fixaient les vergues au mât ; puis, les rameurs faisant avancer le navire, les câbles se trouvaient rompus, les vergues tombaient nécessairement... Deux ou trois de nos vaisseaux entouraient un vaisseau ennemi et nos soldats faisaient tous leurs efforts pour monter à l’abordage. »
César, Commentaires sur la Guerre des Gaules, livre III, traduction par Édouard Sommer
Pendant ce temps, non sans de rudes combats, Crassus avait soumis les Gaulois du Midi ou Aquitains. A la fin de l'année 56, la conquête de la Gaule parut terminée.
Expéditions hors de la Gaule — Cependant César obtint que ses pouvoirs de proconsul fussent prolongés encore cinq ans. Par des entreprises de plus en plus extraordinaires, il voulait éblouir le peuple romain et éclipser tous ses rivaux de gloire. Sous prétexte de défendre sa conquête contre les peuples voisins, il envahit tour à tour la Germanie et la Bretagne (55-54).
Quelques bandes germaniques ayant passé le Rhin, César les extermina. Puis il fit jeter un pont sur le large fleuve, près de Bonn, et pénétra sur la rive droite. La campagne de Germanie fut brève. César était trop prudent pour s’aventurer dans les profondeurs de la forêt hercynienne. Au bout de dix-huit jours, il revint en Gaule (55).
Ce fut pour franchir la Manche et débarquer en Bretagne dont les peuples étaient proches parents des Gaulois. L'expédition, semble-t-il ne fut pas heureuse, car César se rembarqua presque aussitôt. Pour ne pas rester sur cet échec, il prépara pendant l'hiver une nouvelle expédition. En juillet 54, huit cents navires, portant cinq légions, abordèrent au nord de Douvres. Le chef breton, Cassivellaunos, dirigea habilement la résistance ; il disposait de troupes montées sur les chars de guerre et extrêmement mobiles. Les Romains, harcelés par un ennemi qui refusait toujours le combat et se dérobait sans cesse, franchirent non sans peine la Tamise, enlevèrent la forteresse de Cassivellaunos et, dès que celui-ci eut fait acte de soumission, repassèrent la Manche.
Premier soulèvement de la Gaule — Cependant, une certaine effervescence se manifestait en Gaule. Dans leur fierté, les Gaulois s’irritaient d’être traités en peuple sujet. De toutes parts des complots s’ourdissaient contre les Romains. Leurs partisans étaient assassinés. Brusquement, à la fin de l'année 54, la révolte qui couvait éclata dans la Gaule du Nord et du Nord-Est chez les Éburons et les Trévires (peuples de la région des Ardennes et de la Lorraine). Les chefs de la révolte étaient l’Éburon Ambiorix et le Trévire Indutiomar.
Une légion cantonnée près de Liège sur la Meuse fut surprise et entièrement massacrée. Une autre, commandée par le frère de Cicéron, se trouva bloquée sur la Sambre. César accourut aussitôt et dégagea Cicéron. Mais alors, dans la Gaule centrale, les Sénons de Sens et les Carnutes de Chartres se soulevèrent à leur tour. L'année 53 se passa à châtier ces mutineries. César voulut que la répression fût atroce pour épouvanter les Gaulois : la région de la Sambre et de l’Escaut fut méthodiquement ravagée ; les Romains, qui s'étaient adjoint des Germains, brûlaient les villages, égorgeaient les prisonniers ou les vendaient comme esclaves. Indutiomar fut battu et tué, mais Ambiorix échappa.
Deuxième soulèvement de Vercingétorix — Ces exécutions sauvages n'eurent même pas le résultat espéré. Elles ne faisaient qu’exaspérer davantage la Gaule. À peine le premier soulèvement semblait-il réprimé, qu’une nouvelle révolte éclata, plus vaste et mieux concertée. Cette fois, presque tous les peuples gaulois s’unirent pour défendre leur indépendance, sous la direction d’un jeune chef arverne, Vercingétorix.
Vercingétorix avait sans doute servi dans l’armée romaine, car il avait reçu le titre envié d'ami de César : il devait être le plus redoutable de ses ennemis. Au début de l’année 52, il réussit à faire reconnaître son autorité non seulement chez les Arvernes, mais dans presque toute la Gaule centrale et l’Armorique. Brave, éloquent, à la fois hardi et avisé, il jouit bientôt d'un grand prestige. Mais les Gaulois étaient si indisciplinés et si désunis que Vercingétorix dut aussi employer la force pour se faire obéir ; les traîtres, les déserteurs furent impitoyablement suppliciés.
Début de la révolte — Le signal de la révolte fut donné par les Carnutes qui, à la fin de janvier 52, massacrèrent tous les marchands romains d’Orléans. À ce moment, César était en Italie, tandis que ses légions, sous le commandement de Labienus, hivernaient à Sens. Le plan de Vercingétorix était d'empêcher César de venir rejoindre Labienus. Il s'établit sur les rives de la Saône pour en interdire le passage aux Romains.
Par sa rapidité et son audace, César déjoua les calculs de Vercingétorix. En plein hiver, au prix de terribles difficultés, il franchit les Cévennes couvertes de neige et pénétra dans le pays des Arvernes. Ceux-ci effrayés rappelèrent Vercingétorix. Aussitôt César, regagnant la vallée du Rhône, courut vers le Nord et rejoignit Labienus à Sens. Sa feinte avait eu plein succès.
Avaricum — Vercingétorix imagina alors un nouveau plan, résolut d’employer la tactique qui avait réussi au breton Cassivellaunos : refuser le combat, harceler les Romains et faire le désert autour d'eux en brûlant les maisons, les bourgs et même les grandes villes et les empêcher de s'approvisionner en vivres et en fourrages.
Ce plan fut d'abord appliqué. « De tous côtés, dit César, on ne voyait qu’incendies ; on brûla en un jour plus de vingt villes des Bituriges (peuple du Berry autour de Bourges) ». Mais la grande ville d’Avaricum (Bourges) obtint d’être épargnée. César l’assiégea, la prit malgré une résistance acharnée et put y ravitailler ses troupes.
Les défenseurs d’Avaricum firent preuve d’un héroïsme que César lui-même dut admirer : « Nous fûmes témoins, dit-il, d’un fait qui nous parut digne de mémoire. Devant une porte de la ville, vis-à-vis d’une de nos tours, était un Gaulois à qui l’on passait de main en main des boules de suif et de poix qu’il jetait dans le feu (pour incendier la tour). Un trait de scorpion lui perce le flanc droit : il tombe mort. Un de ses voisins passe par-dessus le cadavre et s’acquitte de là même tâche ; il est tué à son tour d’un coup de scorpion. Un troisième lui succède, à celui-ci un quatrième ; et le poste ne fut abandonné que lorsque le feu de la terrasse fut éteint et que la retraite des ennemis, partout repoussés, eut mis fin au combat. »
César, Commentaires sur la Guerre des Gaules, livre VII, traduction par Édouard Sommer
Gergovie — Cependant Vercingétorix continuait à tenir la campagne. Pour frapper un coup décisif, César pénétra une seconde fois dans le pays des Arvernes et vint mettre le siège devant leur capitale Gergovie (non loin de la ville actuelle de Clermont-Ferrand). La position de Gergovie était très forte : les Romains furent repoussés avec de grosses pertes et durent battre en retraite. C'était le plus grave échec que César eût subi jusqu'alors.
À ce moment, l'armée romaine se trouva dans une situation critique. La Gaule entière se soulevait et reconnaissait Vercingétorix comme chef ; le puissant peuple des Éduens lui-même, jusqu’alors allié fidèle des Romains, fit défection. Par une marche rapide, César rallia entre Loire et Seine son lieutenant Labienus qui venait de battre les Belges, et toute l’armée romaine, renforcée de cavaliers germains, se replia vers la Saône. La tactique de Vercingétorix allait-elle réussir ?
Siège d'Alésia — Une faute inexplicable détruisit cet espoir. Vercingétorix avec toutes ses forces suivait de près l’armée romaine. Crut-il possible, comme le dit César, de l’écraser avant qu’elle eût regagné la Province, ou ses ordres furent-ils mal exécutés par des lieutenants téméraires ? Un jour, la cavalerie gauloise se lança follement sur les légions en retraite ; elle se fit décimer et recula en désordre poursuivie par les Romains ; Vercingétorix surpris dut se réfugier dans la ville voisine d'Alésia où César, décidé cette fois à ne pas lâcher prise, le bloqua étroitement.
Les assiégés n'avaient de vivres que pour trente jours environ. II est vrai que Vercingétorix avait envoyé des cavaliers dans toute la Gaule pour provoquer la levée en masse. De jour en jour il attendait la grande armée gauloise qui submergerait l'armée assiégeante, 70 000 hommes à peine. Mais pour briser toutes les tentatives ennemies, les légions accomplirent un travail formidable : en cinq semaines elles construisirent deux lignes de retranchements, l’une de 15 kilomètres face à la ville, l’autre de 31 kilomètres face à l’extérieur, chacune d’elles comprenant fossés, tours, chevaux de frise, trous de loups, chausse-trapes, toutes les ressources de la fortification. En vain, pour résister plus longtemps, les assiégés chassèrent-ils d’Alésia les bouches inutiles, femmes, enfants, vieillards. Quand la grande armée de secours parut enfin, tous ses assauts furent rejetés ; la dernière attaque finit par une panique et chaque contingent, perdant courage, s'en retourna dans son pays (septembre 52).
César décrit ainsi le deuxième assaut des Gaulois : « Le surlendemain, les Gaulois ayant fabriqué une grande quantité de claies, d’échelles et de crocs, sortent de leur camp en silence au milieu de la nuit... Tout à coup, poussant un grand cri pour faire connaître leur arrivée aux assiégés, ils jettent leurs claies, renversent à coups de frondes, de flèches et de pierres les gardes du rempart et prennent leurs dispositions pour l'assaut. Au même moment, Vercingétorix qui a entendu leur cri donne le signal avec la trompette et fait sortir ses troupes de la ville. Nos soldats, à chacun desquels on avait assigné son poste, garnissent les lignes et jettent l’épouvante chez les Gaulois avec les frondes, les balles de plomb et les épieux qu’on tenait prêts dans les travaux... Nos machines lancent une multitude de traits. Les lieutenants M. Antonius et C. Trebonius dirigent des renforts sur les points les plus menacés. Tant que les Gaulois furent à quelque distance des retranchements, ils tiraient avantage du grand nombre de leurs traits ; quand ils s'approchèrent, ils s’enferraient eux-mêmes dans les éperons, ou tombaient dans les trous, ou périssaient percés par les javelots qu’on lançait de la terrasse et des tours... Comme le jour approchait et que nos fortifications n’étaient pas entamées, craignant d’être pris en flanc, ils se retirèrent. Les assiégés cependant apportent ce qu’avait fait préparer Vercingétorix pour une sortie. Ils comblent les premiers fossés, mais, l’opération ayant trainé en longueur ils n’étaient pas encore à portée des lignes lorsqu’ils reconnurent que les autres avaient abandonné l’attaque. Ainsi, sans avoir rien fait, ils rentrèrent dans la place. »
César, Commentaires sur la Guerre des Gaules, livre VII, traduction par Édouard Sommer
Reddition de Vercingétorix — Les défenseurs d'Alésia n’avaient plus qu’à se rendre. Du moins Vercingétorix résolut de se sacrifier pour essayer de sauver ses compagnons. Il se livra lui-même à César.
« Le chef de toute la guerre, Vercingétorix, prend ses plus belles armes, pare son cheval, sort par les portes, galope autour de César assis, puis met pied à terre, se dépouille de toute son armure, vient s'asseoir aux pieds de César et y demeure en silence jusqu’à ce qu’il soit livré à la garde des soldats et réservé pour le triomphe. »
Plutarque, Vie de César, traduction par Eugène Talbot
Le vainqueur fut impitoyable : Vercingétorix, conduit à Rome, fut jeté en prison où il attendit six ans le dernier supplice. Quant aux Gaulois prisonniers, César les distribua comme esclaves à ses soldats.
Fin de la conquête — La chute d'Alésia marque la fin de l'indépendance gauloise. Cependant César et ses lieutenants passèrent encore toute l'année 51 à réprimer les derniers efforts de ceux qui ne voulaient pas accepter le joug romain. La résistance la plus acharnée fut celle d'Uxellodunum, forteresse de la région du Lot. César n'en vint à bout qu’en captant les sources qui l’alimentaient d’eau. Maître de la place, il fit couper la main droite à tous ses défenseurs.
La Gaule était définitivement soumise, mais dans quel état la laissait le vainqueur ! De l'aveu même de César, elle avait perdu un million de morts, un million d’esclaves, tous ses chefs tués ou suppliciés. Ses campagnes avaient été effroyablement ravagées. Il était réservé à l’administration bienfaisante des Empereurs romains de guérir ces plaies, de romaniser la Gaule, et d'en faire en peu de temps un des pays les plus riches et les plus civilisés du monde antique.
Causes de la victoire de César — La conquête de la Gaule avait été rapide. Au lieu qu'il avait fallu près d’un siècle pour soumettre les Espagnols, huit années à peine avaient suffi à César pour dompter les Gaulois.
Un tel succès s'explique d’abord par les divisions des Gaulois : jamais, même au temps de Vercingétorix, ils ne réussirent à bien s’entendre pour la lutte commune. César eut toujours des partisans parmi eux, surtout dans la noblesse gauloise.
Les succès de César eurent aussi pour cause la supériorité des légions romaines, bien disciplinées, bien encadrées, entraînées et outillées pour la guerre la plus savante, solides au combat, manœuvrières, capables d’accomplir sans se rebuter les travaux les plus pénibles. À toute cette science, les Gaulois n'opposaient que leur nombre, leur bravoure et leur mépris de la mort. Ils combattaient sans ordre, avec de mauvaises armes et étaient prompts à se décourager.
Mais la rapidité de la conquête s’explique surtout par le génie de César. Vision nette du plan à suivre, promptitude de décision et d’exécution, endurance physique qui lui permet de partager toutes les fatigues de ses soldats, courage personnel qui le fait se jeter dans la mêlée pour entraîner ses hommes, telles sont les qualités par lesquelles César s’égale aux plus grands capitaines de l’antiquité, Hannibal et Alexandre. Sûr de lui et sûr de son armée, il pouvait maintenant réaliser ses projets ambitieux : s'emparer du pouvoir suprême, devenir le seul maître du monde romain.
L'ANARCHIE À ROME — Après le départ de César pour la Gaule, les troubles recommencèrent à Rome et atteignirent un degré de violence inouï. Clodius, que les triumvirs avaient fait élire tribun, entendait travailler pour lui, non pour les autres : à la tête de bandes années, il entreprit de terroriser la ville. Pour le combattre, le tribun Milon eut recours aux mêmes procédés. Une véritable guerre de rues s'engagea entre les deux chefs de bandes.
POMPÉE ET LES RÉPUBLICAINS — Cependant les républicains sincères étaient divisés et hésitants sur l’attitude à prendre. Les uns, comme Cicéron revenu d'exil, étaient disposés à s’entendre avec Pompée pour combattre les ambitieux et les démagogues : ils estimaient que Pompée n’était pas homme à détruire les institutions républicaines. Les autres, plus intransigeants, jugeaient Pompée aussi dangereux que César ou Clodius : à leur tête était Caton. Arrière-petit-fils de Caton le Censeur, il semblait avoir hérité du caractère de son bisaïeul. C’était un homme probe et austère : on le voyait, pour réagir contre le luxe de son temps, ne porter que des vêtements de couleur sombre et aller nu-pieds au Forum. Dans les distributions au peuple, il ne voulait donner que des raves et des oignons. En politique, il était raide et cassant jusqu’à la maladresse. Il attaqua Pompée au Sénat avec autant d’acharnement qu'il avait attaqué César.
Le résultat fut que Pompée et Crassus se rapprochèrent de César. À l'entrevue de Lucques (56), le triumvirat fut resserré : il fut décidé que Pompée et Crassus seraient consuls en 55 et se feraient donner pour cinq ans le gouvernement, l'un de l’Espagne, l’autre de la Syrie, tandis que les pouvoirs de César en Gaule seraient prolongés de cinq ans également. Malgré l’opposition acharnée de Caton, les décisions de Lucques furent ratifiées par le peuple.
POMPÉE SEUL CONSUL — Dans les années suivantes, Pompée demeura à Rome, prodiguant les largesses au peuple. Mais, par la mort de sa femme Julie, fille de César, le principal lien qui unissait les deux hommes se trouva rompu. Puis, en 53, Crassus périt avec presque toute son armée dans les déserts de Mésopotamie sous les coups des Parthes. Alors Pompée manœuvra pour rester seul maître du pouvoir.
Il y parvint, grâce aux excès commis par les démagogues. Un jour de janvier 52, Clodius fut tué par les hommes de Milon. Ce fut le signal de scènes de violence telles que Rome n’en avait pas encore vues : les amis de Clodius brûlèrent son cadavre dans la Curie : le feu se communiqua au bâtiment et à la basilique voisine ; puis ils attaquèrent la maison de Milon et essayèrent de l’incendier. On se battit à coups de frondes et de flèches. Le Sénat épouvanté fit appel à Pompée pour rétablir l'ordre.
Pompée fut nommé seul consul avec le droit de vie et de mort sur tous, même sur les citoyens, l'autorisation de lever des troupes en Italie et de puiser à son gré dans le Trésor. Il était en fait tout-puissant sans qu’on pût le taxer de tyrannie, puisque ses pouvoirs lui avaient été légalement conférés par le Sénat. Il était l’homme nécessaire sans l'appui duquel l’État ne pouvait subsister. Sa vanité était satisfaite.
RUPTURE ENTRE CÉSAR ET POMPÉE — Pompée n’avait plus qu’un rival, César. Avec l’aide du Sénat, il crut qu'il lui serait facile de le perdre. Pour cela, le meilleur moyen était de contraindre César à revenir à Rome, comme un simple particulier, sans armée et sans pouvoir officiel. On ne manquerait pas de prétextes alors pour le mettre en accusation.
Mais César n’était pas homme à se laisser désarmer. Son pouvoir proconsulaire expirait en mars 49. Il prétendit le garder jusqu’aux élections de juillet 49. Le Sénat refusa. César offrit alors de déposer tous ses pouvoirs pourvu que Pompée fît de même. Ses offres furent écartées. En vain, Cicéron essaya de s’entremettre pour éviter la guerre civile. Les plus intransigeants l’emportèrent : ils firent déclarer César ennemi public et remirent à Pompée le soin de le combattre.
LA GUERRE CIVILE — Aveuglé par sa vanité et la confiance qu’il avait en lui-même, Pompée ne soupçonnait pas la supériorité de son rival : il avait dit en plein Sénat qu’ « il n’aurait qu’à frapper la terre du pied pour remplir l'Italie de ses légions. » Mais César, par l’audace et la rapidité foudroyante de son attaque, déjoua tous ses plans.
A la tête de troupes peu nombreuses, mais sûres, César décida de marcher sur Rome sans délai. La loi lui interdisait de franchir le Rubicon qui formait la limite de sa province. Il le franchit cependant par une nuit de janvier 49 et envahit l'Italie. Cette nouvelle provoqua dans Rome une véritable panique. Pompée, qui avait à peine commencé ses préparatifs militaires, battit en retraite sur Brindes, d’où il s’embarqua pour la Grèce. Les consuls et la majorité des sénateurs le suivirent. Par crainte de César, tous les républicains, même Caton. firent cause commune avec Pompée.
LA BATAILLE DE PHARSALE — Presque sans coup férir, César se trouva maître de Rome et de l’Italie. Avant d’attaquer Pompée en Grèce, il jugea prudent de disperser les armées que les lieutenants de Pompée avaient réunies en Espagne, de façon à ne pas être lui-même attaqué dans le dos. Il y parvint, non sans de rudes combats dont les principaux eurent lieu près de Lérida. Revenu en Italie, il franchit l’Adriatique avec son armée, bien qu'on fût en plein hiver, et débarqua en Épire (décembre 49).
Pompée avait eu le temps de réunir une grande armée, neuf légions, sept mille cavaliers, de nombreux corps d’auxiliaires levés en Grèce et en Asie. Son entourage était sûr de la victoire : certains se disputaient déjà la charge de Grand Pontife que César possédait ; « d’autres, raconte Plutarque, avaient envoyé retenir à Rome des maisons dignes de consuls ou de préteurs, ne doutant pas que ces charges allaient leur revenir après la guerre. » Tous ces espoirs furent brutalement dissipés par la bataille de Pharsale, en Thessalie. César remporta une victoire écrasante : 15 000 Pompéiens furent tués, plus de 20 000 se rendirent.
« On trouva, dans le camp, des tables à trois lits toutes dressées, des buffets chargés d’argenterie, des tentes couvertes de gazon frais, quelques-unes même ombragées par des guirlandes de lierre : il était aisé de voir, à tant de luxe frivole, qu'ils n'avaient conçu aucun doute sur le succès ; et cependant ils accusaient de mollesse l'armée de César si pauvre, mais si forte, et qui toujours avait manqué même du nécessaire. »
César, Commentaires sur la guerre civile, livre III, traduction par Nicolas-Louis Artaud
CÉSAR EN ÉGYPTE ET EN ASIE — Pompée avait réussi à s'enfuir et s'était embarqué pour l'Egypte. César résolut aussitôt de l’y poursuivre, mais quand il aborda en Égypte il apprit que Pompée avait été traîtreusement assassiné par ordre des ministres égyptiens dans la barque même qui l’amenait au rivage.
César resta quelque temps à Alexandrie, pour pacifier le royaume, véritable protectorat romain, que se disputaient alors le jeune roi Ptolémée XII et sa sœur Cléopâtre. Il prit parti pour Cléopâtre. Mais ses décisions provoquèrent dans la capitale égyptienne une insurrection si violente qu’il se trouva un moment en sérieux danger. Par son énergie, il réussit cependant à contenir la révolte jusqu’à ce que l’arrivée de renforts lui permît enfin de l'écraser (47). D’Égypte, il marcha sur l'Asie Mineure où Pharnace, fils de Mithridate, avait recommencé la guerre. La campagne fut si rapide que César put écrire à un ami : « Veni, vidi, vici. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. »
THAPSUS ET MUNDA — Pendant ce temps, les Pompéiens et les républicains s'étaient réorganisés. Ils avaient concentré en Afrique une nouvelle armée, avaient obtenu l’alliance de Juba, roi de Numidie et songeaient à attaquer l'Italie. César les prévint. Il débarqua sur la côte de Tunisie et détruisit l’armée pompéienne près de la ville de Thapsus (46).
Caton, qui défendait la ville d’Utique, résolut alors de se tuer : « Après avoir soupé et congédié ses convives, Caton se couche, prend le dialogue de Platon sur l’âme et, après en avoir lu la plus grande partie, il regarde au-dessus de son chevet. Comme il n'y voit pas son épée, enlevée par son fils pendant le souper, il appelle un esclave et lui demande qui a pris son épée. » Il se la fait apporter malgré les pleurs de son fils et de ses amis. « Il la prend, la tire du fourreau et l’examine ; puis, voyant que la pointe en est acérée et le tranchant effilé : « Et maintenant je suis mon maître » dit-il. Il place alors l’épée auprès de lui, reprend son livre et le lit. Puis il tire son épée et se l’enfonce dans la poitrine. Il ne se tue pas sur-le-champ. Dans son agonie, il tombe du lit et fait un grand bruit. Les esclaves l'entendent, jettent un cri et le fils et les amis de Caton pénètrent aussitôt dans la chambre. Ils le trouvent baigné dans son sang, vivant encore et les yeux ouverts. » Le médecin bande la plaie, mais quand Caton revient à lui « il repousse le médecin, rouvre la plaie et expire. »
Plutarque, Vie de Caton d’Utique, traduction par Eugène Talbot
Rentré à Rome, César célébra un quadruple triomphe en I'honneur de ses victoires, non sur les Romains, mais sur la Gaule, l'Égypte, Pharnace et Juba. Il y eut des fêtes d'un luxe inouï, un festin gigantesque où l’on compta jusqu’à 22 000 tables. Mais les adversaires de César ne voulaient pas encore s’avouer vaincus : Labienus, son ancien lieutenant, et les deux fils de Pompée avaient réussi à passer en Espagne et à s’y établir solidement. César marcha contre eux et les rencontra dans le sud de l’Espagne à Munda. La bataille fut si acharnée que César lui-même dut payer de sa personne et dégainer, mais sa victoire fut complète et décisive. La guerre civile était terminée (45).
DICTATURE DE CÉSAR — Par tant de victoires, remportées dans les conditions les plus difficiles, sur des armées romaines plus nombreuses que la sienne, sur les capitaines les plus réputés, César s'était imposé comme le maître tout-puissant. Après chaque victoire, les Romains dociles lui décernèrent de nouveaux pouvoirs et de nouveaux honneurs. En 49, au retour d’Espagne, il fut nommé consul : après Pharsale, dictateur pour un an ; après Thapsus, pour dix ans ; après Munda pour toute sa vie. César reçut aussi, avec le droit de le porter en prénom, le titre d’imperator qui rappelait le pouvoir militaire absolu — imperium — dont il était revêtu. Il cumula toutes les charges et tous les pouvoirs : il était déjà grand pontife, il fut encore consul, censeur sous le nom de préfet des mœurs ; étant patricien, il ne pouvait pas être élu au tribunat, mais on lui en donna tous les privilèges. Enfin il reçut le pouvoir de faire des lois, de juger sans appel, de nommer les consuls et la plupart des magistrats. Il était donc souverain absolu, plus que n'avait été Sylla lui-même.
LA POLITIQUE DE CLÉMENCE — D’ailleurs César ne voulait pas être un Sylla. Il avait à la fois de plus hautes visées et plus de grandeur d'âme. Au lieu d’inaugurer sa dictature par des proscriptions et des massacres comme chacun s'y attendait, il chercha à rallier ses adversaires et à se concilier tous les partis par sa clémence. « Je ne veux pas, écrivait-il, imiter Sylla. Inaugurons une nouvelle façon de vaincre et cherchons notre sûreté dans la clémence et la douceur. » Il pardonna même à ses adversaires les plus acharnés, parmi lesquels le neveu de Caton, Brutus, et n’hésita pas à leur confier les plus hautes charges. Cicéron, qui pourtant avait suivi le parti de Pompée, garda l’amitié de César et chaque fois qu'il l’implora en faveur d’un Pompéien, le dictateur fit grâce.
LES RÉFORMES — Avec une activité prodigieuse, César entreprit de réorganiser l’État. Il s’occupa de toutes les questions, politiques, judiciaires, économiques, sociales et partout exécuta ou commença de profondes réformes. Cet immense labeur fut accompli en quinze mois à peine, au retour des campagnes de Thapsus et de Munda. Pour rétablir l’ordre à Rome, César promulgua des lois sévères contre les agitateurs et interdit les associations. L’administration des provinces fut améliorée. César retira aux publicains le droit de percevoir les impôts directs. Les gouverneurs de province ne furent plus nommés que pour un an ou deux. Les plus malhonnêtes furent rayés de l'ordre sénatorial. Les villes d'Italie reçurent toutes la même organisation : elles furent des municipes, c’est-à-dire que leur administration fut confiée à des magistrats élus par les habitants de la ville.
Le temps lui-même fut mieux réglé par la réforme du calendrier. Après avoir consulté les savants, César fit adopter l'année de 365 jours, augmentée d'un jour tous les quatre ans. Ce calendrier julien, de son nom de Jules, est resté en usage jusqu'à nos jours.
Reprenant la politique des Gracques, César se préoccupa aussi d’améliorer le sort du peuple. Il réduisit les dettes. Il força les propriétaires à employer sur leurs domaines des hommes libres. Il donna du travail aux pauvres en faisant commencer de grands travaux publics. Il voulait embellir Rome de nouveaux monuments (un théâtre, un temple à Mars, une grande bibliothèque), dessécher les marais Pontins, agrandir le port d'Ostie, percer l’isthme de Corinthe. Enfin il fonda des colonies hors d’Italie dans toutes les provinces, en Asie Mineure, en Grèce (à Corinthe), en Afrique (à Carthage), les plus nombreuses en Gaule et en Espagne.
L'IDÉE DE L'UNITÉ ROMAINE — Les plus importantes de ces réformes, la loi municipale, la fondation des colonies dans les provinces, nous montrent quel était le but visé par César. II ne proposait non pas seulement de rétablir l’ordre et de diminuer la misère, mais de romaniser les provinces et d'unifier le monde romain. Les colonies devaient répandre dans les provinces, comme auparavant en Italie, la langue, les idées, les institutions romaines. En outre, César accorda le droit de cité romaine à toute la Gaule cisalpine, à plusieurs villes d'Espagne, à de nombreux provinciaux ; il fit entrer au Sénat des Gaulois et des Espagnols. Il prévoyait qu'un jour viendrait où les provinces romanisées par les mêmes méthodes que l’Italie pourraient recevoir comme elles le droit de cité et un régime municipal uniforme. Ainsi il n'y aurait plus dans le monde romain des vainqueurs et des vaincus, mais un seul peuple. C'était la même politique de fusion qu'avait jadis tentée Alexandre, le héros de prédilection de César.
VERS LA MONARCHIE — Mais en même temps César projetait une autre transformation, un changement si hardi que personne jusque-là n’avait osé l’envisager à Rome : le remplacement de la République par la monarchie.
L'histoire des cent dernières années montrait que ni le parti sénatorial ni le parti populaire n’arrivait à bien gouverner l’État. Depuis les Gracques, il n’y avait eu que troubles et guerres civiles. César pensait que seul un roi absolu comme les rois de l’Orient pourrait maintenir l'ordre à Rome et dans un aussi vaste empire : il voulait être ce roi.
C’est pourquoi les institutions républicaines furent, sinon supprimées, du moins réduites à rien et César montra ouvertement le mépris où il les tenait. Le Sénat perdit toute importance et, le plus souvent, César ne le consulta pas. Les réunions des Comices ne furent plus que de simples formalités, puisque César faisait la loi et désignait les magistrats à sa guise. Une année même, en 47, il lui arriva de ne nommer ni consuls, ni préteurs, ni questeurs.
Au mépris des anciens usages, dit l’historien latin Suétone, il chargea ses propres esclaves de l’intendance des monnaies et des impôts, et confia le commandement des trois légions qu’il laissait à Alexandrie à Rufion, fils de son affranchi. Il disait publiquement que la république n'était qu'un vain mot et que Sylla avait été un enfant de renoncer à la dictature. Dans un sacrifice, l’haruspice l’avertissant que les entrailles annonçaient un malheur, il dit qu’elles annonceraient un bonheur s'il le voulait.
Suétone, Vie de César, traduction par Émile Pessonneaux
Pour la même raison, César se fit accorder des honneurs extraordinaires. Les rois absolus d’Orient étaient considérés non comme de simples mortels, mais comme des dieux. César, ainsi qu'Alexandre avant lui, essaya de persuader à ses sujets, par des signes visibles, qu'il était plus qu'un homme.
Déjà il avait élevé une statue à Vénus-Mère, c’est-à-dire Vénus ancêtre de la famille des Julii dont il faisait partie. Il fit placer sa statue dans le temple de Quirinus [Romulus déifié] et sa maison sur le Palatin porta un fronton comme un temple. « Non content, dit Suétone, d'accepter des honneurs excessifs, il souffrit qu’on lui accordât des distinctions supérieures aux grandeurs humaines : un siège d’or dans le sénat et au forum, un char et un brancard dans les pompes du cirque, un coussin [comme ceux sur lesquels on plaçait les statues des dieux], des statues auprès de celles des dieux, des temples, des autels, des flamines. Il donna même son nom à un mois de l’année [juillet]. »
Suétone, Vie de César, traduction par Émile Pessonneaux
ASSASSINAT DE CÉSAR — Cependant il y avait à Rome des républicains que cette politique indignait. Le peuple lui-même, encore attaché à ses vieilles institutions, ne voulait pas d’un roi à la manière des despotes orientaux. Au cours d'une fête populaire, le consul Marc-Antoine ayant présenté à César, le diadème royal, à peine quelques complices applaudirent. Puis, comme César mécontent repoussait le diadème, il y eut un tonnerre d’applaudissements.
Quelques républicains crurent alors que la République serait sauvée si César disparaissait. Ils formèrent un complot dont les chefs furent Cassius, un ancien lieutenant de Crassus, et le neveu de Caton, le vertueux Brutus. Celui-ci hésitait, car César l’avait comblé de faveurs, mais les républicains le pressaient d’agir. Pendant la nuit, le siège où il rendait la justice comme préteur était couvert d’inscriptions qui disaient : « Tu dors, Brutus! » ou bien « Non, tu n'es pas Brutus ! » Il se décida enfin, et les conjurés résolurent de tuer César en plein Sénat le jour des ides de mars (15 mars 44). César, qui dédaignait de se garder, vint au Sénat et fut assassiné.
« Au moment où César entre, raconte Plutarque, le Sénat s'incline et se lève pour lui faire honneur. Des complices de Brutus les uns entourent par derrière le siège de César, les autres vont au-devant de lui, comme pour joindre leurs instances à celles de Tullius Cimber qui demande le rappel de son frère exilé. César, en s'asseyant, repousse leurs prières et, comme ils le pressent plus vivement, il s’emporte contre chacun d’eux. Alors Tullius lui prend la toge des deux mains et la lui ramène au bas du cou. C’était le signal de l’attaque. Casca, le premier, le frappe de son épée le long du cou. Mais la blessure n'est ni mortelle, ni profonde. César se retourne, saisit l’épée et l’arrête. Tous deux s’écrient en même temps, la victime en latin : « Scélérat de Casca, que fais-tu ? » et le meurtrier en grec à son frère : « Frère, au secours ! » Cependant les conjurés tirent chacun leur épée, font cercle et environnent César. Partout où se tournent ses regards, il ne trouve que fers qui le frappent aux yeux et au visage. Quelques-uns racontent que César n’a pas plus tôt aperçu Brutus l’épée nue, qu’il s’enveloppe la tête de son manteau et s'abandonne aux coups. Plusieurs des conjurés se blessèrent les uns les autres en frappant tant de coups sur un seul corps ».
Plutarque, Vie de César, traduction par Eugène Talbot